L’HISTOIRE REVISITÉE

Dans LE DEVOIR du 14 avril 2007 le citoyen Pierre R. Desrosiers soutient que le régime Duplessis a couvert l’Eglise d’honneurs et de subventions, ce qui aurait eu comme résultat de la déposséder de ses pouvoirs et de ses institutions en matière d’enseignement et de santé. « Duplessis, écrit-il, a littéralement étouffé le clergé sous un amoncellement de dollars et rapatrié au sein de l’Etat l’éducation et le système hospitalier. Ne restait plus alors au clergé qu’une coquille vide, ce dont allait se défaire la génération suivante ».

Il y a là un exemple intéressant de révisionnisme historique. Apologète de Duplessis, l’historien Robert Rumilly vante ses générosités, mais les subventions dont il fait état n’ont cependant rien de plantureux. Elles concernent le financement partiel d’œuvres d’utilité publique : tel hôpital, telle université, une Ecole normale, un collège classique, un jardin d’enfance, etc. Il s’agit parfois d’un simple coup de pouce répondant à une situation d’urgence. Le système fonctionne au cas par cas, de façon discrétionnaire, voire arbitraire. Il suscite des réactions de gratitude qui s’expriment par des témoignages de reconnaissance que Rumilly se complaît à rapporter. Duplessis ne cherche pas à étouffer le clergé sous « un amoncellement de dollars », mais il sait que sa libéralité attire des votes. Il sait aussi qu’il y a avantage pour son gouvernement à soutenir le fonctionnement d’institutions éducatives et caritatives, car le dévouement des clercs, des religieux et religieuses contribue grandement à économiser les deniers publics. « Il n’admire pas seulement les communautés religieuses pour leur abnégation. Il leur est reconnaissant d’assumer, à peu de frais, de grands services enseignants ou hospitaliers, et d’économiser ainsi à la province des sommes qu’elle peut consacrer à développer son infrastructure »( Voir Robert Rumilly, Maurice Duplessis et son temps, Fides, t.2, p.415). On est loin d’un « amoncellement de dollars » dont les institutions ecclésiales auraient été les bénéficiaires. Plus loin encore d’un projet de rapatrier au sein de l’Etat l’éducation et le système hospitalier. Duplessis était satisfait du système en place, économiquement avantageux et politiquement rentable.

Ce système connaissait des ratés. Ainsi, en avril 1950, la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval se retrouve amputée de la moitié d’une subvention de $50000 parce que son doyen fondateur, le Père Georges-Henri Lévesque, a tenu des propos qui ont déplu au premier ministre. Le recteur de l’Université, Monseigneur Ferdinand Vandry, ami personnel de Duplessis, pique une grosse colère. Il écrit au Père Lévesque : « Vous serez peut-être intéressé à savoir qu’il est fort possible que votre discours de mardi soir coûtera à l’Université $25000.C’était déjà beaucoup d’avoir perdu, à cause de vous, la moitié de l’octroi de la Faculté des sciences sociales. Perdre aujourd’hui la seconde moitié est ahurissant. Avouez, mon Père, que vous devenez un homme dispendieux, trop dispendieux à la vérité pour l’Université. Croyez que je puis défendre tout seul, et à meilleur compte, la liberté académique de l’Université »( Voir Georges-Henri Lévesque, Souvenances, Editions La Presse, t.2, p.102). Le Père Lévesque demeure imperturbable, le recteur retrouve son calme et on réussit, semble-t-il, à sauver la subvention, plutôt modeste. Au fait, le véritable soutien financier de l’Université Laval à l’époque ne venait pas du gouvernement mais bien plutôt du Séminaire de Québec, où le même Monseigneur Vandry assumait la fonction de supérieur général.

De ce système artisanal de subventions discrétionnaires ne devait rester, selon le citoyen Desrosiers, « qu’une coquille vide, ce dont allait se défaire la génération suivante ». Pourtant c’est à partir de cette assise formée par les institutions existantes – éducatives, caritatives, sociales-, financées moins par l’Etat que par le travail souvent non rémunéré de leurs adhérents, que les pionniers de la Révolution tranquille vont engager le processus de modernisation du Québec. C’est parce que des bâtisseurs ne disposant souvent que de maigres ressources avaient édifié du solide qu’on a pu implanter dans les années 60 un réseau moderne et fonctionnel d’institutions destinées à couvrir tout le territoire québécois.

J’ai eu l’occasion, à l’époque de la Commission Parent, de travailler au sein de l’Association d’éducation du Québec. J’y ai croisé de grands artisans de la réforme du système d’éducation. Parmi eux de nombreux clercs, religieux et religieuses. Souvent des gens inventifs, créateurs, désireux de moderniser l’héritage qui leur avait été légué. J’ai été témoin de l’impressionnante convergence d’expertises riches et diversifiées dont l’apport a assuré le succès des réformes en marche. On ose appeler ça « une coquille vide » ?

Rien à perdre en reléguant aux oubliettes le révisionnisme historique du citoyen Desrosiers. En revanche, il n’est pas superflu de cerner l’approche épistémologique qu’il affectionne. Celle-ci laisse transparaître cette propension à la mode qui consiste non pas à mieux connaître le passé mais à faire son procès, avant tout le procès de ceux et celles qui ont assuré la survivance du peuple québécois et construit à ras le sol , au quotidien, les institutions porteuses d’avenir Comme si le peuple d’ici était sorti de nulle part, telle une sorte d’humanité improvisée qui ne se souvient de rien et ne doit rien à personne. Comme si d’un seul coup de baguette on avait miraculeusement transité d’une grande noirceur à un matin lumineux.

 

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