SYMBOLES, HISTOIRE ET VALEURS

Voisin des armoiries de la Grande-Bretagne le crucifix continuera d’occuper sa place dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. Les trois formations politiques qui y siègent présentement se sont mises d’accord là-dessus. C’est une bonne nouvelle.

Une question de culture, d’histoire, de tradition, a-t-on dit. C’est vrai. Mais on peut aussi y voir un geste de reconnaissance envers tous ceux et celles qui, adeptes de près ou de loin de la foi chrétienne, ont construit le pays du Québec et de surcroît une bonne partie de l’espace canadien hors Québec. Ont fait partie de cette cohorte nombreuse des découvreurs, des défricheurs, des cultivateurs, des bûcherons, des hommes de métier, des religieux éducateurs, des religieuses enseignantes et infirmières, des maîtresses d’école à la manière d’Emilie Bordeleau, des pères et des mères de familles nombreuses, des ouvriers d’usine, des fondateurs et fondatrices de collèges, de couvents, d’écoles normales, d’instituts familiaux, d’écoles de métiers, de syndicats, de coopératives, de caisses populaires, etc. .Des citoyens qui ont édifié une société distincte autour d’églises et de chapelles coiffées d’une croix et construit ensemble un pays de langue française. La raison d’être de l’Assemblée nationale du Québec repose en grande partie sur ce passé. On ne lèse les droits de personne quand on rend hommage aux pionniers qui ont posé les fondements.

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Mais le symbole de la croix chrétienne représente plus que de l’histoire et des traditions. Il connote une anthropologie qui nourrit une conception particulière de la vie en société et conséquemment peut guider des choix sociaux et politiques, que l’on soit croyant ou non. Par exemple, la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 puise largement dans cette anthropologie.

La dimension sociale du christianisme est plus importante que les traditions religieuses, tout comme la foi au Christ, chez les disciples de Jésus de Nazareth, passait avant le Temple et les rites anciens. La foi inspire des rites religieux, mais elle va au-delà. Elle s’exprime à travers des symboles, mais elle ne s’y limite pas.

Il est arrivé que cette dimension sociale ait cheminé plus aisément hors des sentiers religieux traditionnels qu’en empruntant ceux-ci, voire qu’elle a pris son essor parfois à l’encontre du discours ecclésial officiel. Ainsi, la devise liberté-égalité-fraternité, proclamée en 1789 par les chefs de file de la Révolution française, cache un enracinement évangélique que des chrétiens ont pris beaucoup de temps à reconnaître. Tout comme les concepts de liberté d’opinion et d’expression que le Christ a mis en l’honneur et que, par exemple, le bon pape Pie IX n’a jamais flairés. De même dans le cas des valeurs démocratiques, longtemps tenues en suspicion, dont Jacques Maritain explicitera les racines chrétiennes et que Jean XXIII saura si bien mettre en lumière dans Pacem in terris. Au fait, les valeurs sociales d’inspiration chrétienne, telles un levain dans la pâte, ont pointé lentement et souvent laborieusement, selon un processus dialectique, avec des avancées et des reculs, au gré d’accidents de parcours et à travers des épreuves parfois douleureuses.

On ne bâtit pas un programme politique seulement en invoquant ces valeurs, mais elles peuvent éclairer des choix concrets. En apparence des choix profanes, laïques, pourrait-on dire, mais qui possèdent des racines chrétiennes. C’est de la récupération que d’interpréter ainsi l’histoire, diront peut-être certains pour qui le passé chrétien se résume à une longue période d’obscurantisme dont la modernité nous aurait libérés. Il faut laisser dire. Ce qui compte, c’est la vérité des faits.

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Imaginons qu’un journaliste contemporain de Jésus ait reçu de son patron le mandat de décrypter le projet de société que le prophète venu de Nazareth voulait promouvoir. Il aurait sans doute transmis à son chef de pupitre les mêmes observations que les auteurs des Evangiles ont consignées. Ceux-ci nous décrivent un juif marginal, pacifiste, adepte de la non-violence, mais capable de se mettre en colère. La bêtise, l’injustice, le mensonge et la manipulation des valeurs religieuses le choquent. Il fait la promotion d’une religion libératrice, non oppressante. Le sabbat pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. Il traite tous les gens sur un pied d’égalité, hommes ou femmes, riches ou pauvres, maîtres ou esclaves, juifs ou gentils. Il accueille chaleureusement les enfants et tient des propos très durs envers ceux qui portent atteinte à leur intégrité morale. Il ne démissionne pas face a la souffrance et cherche à la soulager tout en enseignant qu’elle est peut être porteuse de richesse spirituelle. Il souhaite que tous aient de quoi manger et en même temps veut qu’on évite le gaspillage de nourriture et qu’on vise plus haut que les seuls biens matériels. Pour lui, le plus avoir doit servir à la croissance du plus être. Il exerce un métier manuel, se montre solidaire des travailleurs et prescrit de les rémunérer convenablement. Il met en garde contre les dangers de la richesse et l’obsession de l’argent et prêche la solidarité, le partage, la tolérance et le pardon. . Il se comporte en homme libre face aux grands de ce monde, dénonce l’idolâtrie du pouvoir et présente l’exercice de l’autorité comme un service, un ministère et non comme un marchepied servant à s’élever au-dessus des autres pour mieux les exploiter. Il veut qu’on rende à César ce qui est à César mais aussi à Dieu ce qui est à Dieu. Il ne promet pas des lendemains qui chantent, mais invite à l’espérance, et pour ici-bas et pour une vie à venir.

D’un tel enseignement des chrétiens à travers le monde ont appris à dégager peu à peu des lignes d’action qui ont servi de programme politique et social à des millions d’hommes et de femmes de bon vouloir, croyants ou non-croyants. Il n’y a rien d’outrecuidant à mettre en lumière la source de ces projets de société. Ce que peut faire un modeste crucifix affiché dans l’enceinte d’une institution parlementaire.

 

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