DIALOGUE INTERRELIGIEUX AU SERVICE DE LA PAIX

Connaissance des autres cultures, dialogue interreligieux, militantisme en faveur de la paix : ce sont là des activités convergentes qui engagent l’avenir de l’humanité.

L’éminent théologien Hans Küng rappelle que la paix dans le monde passe par le rapprochement entre les religions et que son instauration dépend en grande partie d’un dialogue interreligieux plus que jamais nécessaire(1).L’histoire montre en effet que les antagonismes religieux débouchent souvent sur des affrontements armés. Or cela est devenu de moins en moins tolérable de nos jours. « L’humanité, écrit Hans Küng, pourra en effet de moins en moins accepter de laisser les religions attiser les guerres au lieu de bâtir la paix, sombrer dans le fanatisme au lieu de travailler à la réconciliation, se prévaloir de leur supériorité au lieu d’ouvrir le dialogue »(2).Mais on est toujours témoin d’affrontements où l’appartenance religieuse semble jouer un rôle prédominant : Irlande du Nord, ex-Yougoslavie, Bosnie, Tchétchénie, Soudan, Irak, etc. En revanche, on constate la présence dans toutes les religions de croyants qui ont à cœur la défense et la promotion de valeurs qui conditionnent l’instauration de la paix entre les individus et entre les peuples, telles la justice sociale et le respect des droits humains. Notre époque a besoin de l’action concertée de croyants d’allégeances différentes prêts à travailler ensemble au mieux- être humain , moral et spirituel de l’humanité.

Contexte difficile

Plusieurs obstacles freinent le dialogue interreligieux. On aurait pu croire par exemple que dans un monde où les moyens de communication sociale connaissent une croissance spectaculaire on assisterait à la multiplication des échanges et des débats sur des questions religieuses et sociales de première importance. Or cela est loin d’être évident. Ainsi on évalue à plus de 4000 les sites internet qui diffusent l’idéologie islamiste à travers le monde .Mais, selon des observateurs, ils servent beaucoup plus à exacerber les antagonismes qu’à favoriser le dialogue.

D’autres obstacles se dressent sur la voie du rapprochement, comme la confrontation de modes de pensée et de mentalités issus de croyances religieuses différentes. Là où certains y voient le signe d’une diversité enrichissante, d’autres constatent que celle-ci contribue surtout à compliquer le dialogue. Le temps aidant, les traditions culturelles se figent et deviennent imperméables à toute imprégnation venant de l’extérieur. Des univers culturels peuvent fonctionner en vase clos et bloquer tout processus d’osmose. Nous voilà bien loin du rêve d’une religion unitaire.

De surcroît, les vieux antagonismes marquent les mémoires. Les musulmans se remémorent les Croisades tandis que les chrétiens ont souvenir qu’à une époque antérieure les conquérants arabes ont envahi l’Afrique du Nord, l’Espagne, plusieurs régions de la France et imposé leur domination sur le bassin de la Méditerranée. A cette menace qui planait sur la chrétienté s’en est ajoutée une autre quand les Turcs se sont emparés de Constantinople, ont conquis l’Empire byzantin et conduit leurs armées jusqu’aux portes de Vienne. Ce sont là de sombres pages d’histoire qu’on n’oublie pas facilement.

La part des extrémismes

L’extrémisme islamique ravive les peurs anciennes. Infiltré dans le monde occidental, il menace de l’intérieur, sous le couvert de la religion. Il apparaît comme un ennemi insaisissable qui met en péril des valeurs précieuses et un modèle de société qui, aux yeux d’un grand nombre, marquent un progrès pour l’humanité. Dans un contexte pareil, on pense moins à dialoguer qu’à se protéger.

A l’opposé se dresse un autre extrémisme, celui qui prolifère dans des milieux chrétiens protestants fondamentalistes où l’on appuie les stratégies militaristes américaines. Il est inévitable que le monde musulman se sente menacé par cette approche qui prétend refléter l’esprit de l’Evangile. Un tel extrémisme rend difficile le dialogue même entre chrétiens. La distance est grande entre la doctrine sur la paix explicitée par les papes contemporains et les discours belliqueux d’influents porte-parole de la droite religieuse américaine.

Dialogue et construction de la paix

Le dialogue interreligieux ne peut se limiter à des échanges sur la paix et la non-violence, mais il demeure qu’on doit accorder une attention particulière aux dangers que recèle l’extrémisme religieux et se montrer attentif à l’urgence de multiplier les initiatives en faveur de la paix et de la promotion des droits humains, condition d’une paix stable.« La paix et le droit sont mutuellement cause et effet l’un de l’autre : la paix favorise le droit, et à son tour le droit favorise la paix » (Paul VI). L’humain est « un critère œcuménique fondamental », dit Hans Küng. Il précise : « C’est dans la mesure où une religion sert l’humanité, où , dans son enseignement dogmatique et moral, dans ses rites et ses institutions, elle promeut les hommes dans leur identité, leur signification et leurs valeurs humaines, et où elle leur permet de mener une existence porteuse de sens et fructueuse, c’est dans cette mesure qu’elle est une religion vraie et bonne »( 3).

Le dialogue favorise une meilleure connaissance des autres religions et un plus grand respect réciproque. C’est ce qu’ont expérimenté divers mouvements œcuméniques au cours des dernières décennies. J’ai eu pour ma part la chance de participer aux activités des Amitiés judéo-chrétiennes, organisme fondé à Québec en 1952( 4). Des chrétiens de diverses confessions auxquels se sont joints des membres de la communauté juive de la ville y ont appris à échanger, à mieux se connaître, à laisser tomber des préjugés. Ils ont prié ensemble et ont fait consensus sur des valeurs humanistes, même s’ils ont buté parfois sur des obstacles de taille, par exemple lors d’échanges sur le conflit israélo-palestinien et le droit des Palestiniens à un pays qui leur appartienne. Les Amitiés judéo-chrétiennes ont aidé des hommes et des femmes de bonne volonté à repousser les frontières de l’incompréhension et à faire progresser le dialogue interreligieux.

Quand on quitte l’espace judéo-chrétien, les obstacles sont plus difficiles à surmonter. La connaissance réciproque des croyances est souvent déficiente. Pour ma part, je possède un savoir bien limité sur la religion musulmane : des données historiques , la connaissance d’un certain nombre de sourates du Coran et de quelques ouvrages dont plusieurs montent en épingle des phénomènes inquiétants : le totalitarisme théocratique, des traditions qui choquent, comme l’asservissement de la femme , la polygamie, les crimes d’honneur, le recours à la violence au nom de la religion, etc. Il faudra bien, face à des problèmes de cette nature, accroître l’information et accepter de voir la réalité en face si l’on veut se retrouver sur la même longueur d’ondes.

Pour ce qui en est des autres grandes religions telles le bouddhisme ou l’hindouisme, le manque de connaissances est encore plus flagrant. A défaut d’une vision globale quelque peu adéquate, il serait souhaitable de connaître tout au moins ce que ces traditions séculaires ont à nous dire sur les valeurs humanistes et la manière de construire la paix dans le monde. « Il m’est apparu de plus en plus évident ces dernières années, écrit Hans Küng au début de son plaidoyer sur l’éthique planétaire, que ce monde unique dans lequel nous vivons n’aura une chance de survie qu’à condition de ne pas continuer à laisser coexister des éthiques différentes, contradictoires, voire se faisant mutuellement la guerre. Ce monde unique appelle un ethos fondamental unique ; cette société mondiale unique ne requiert certainement pas une religion et une idéologie unitaires, mais bien quelques normes, valeurs, idéaux et objectifs liant tous les hommes- qui les unissent et les obligent »(5).

S’approprier la vision chrétienne de la paix

Le dialogue interreligieux ne peut se limiter à l’expression de bons sentiments. Il implique des échanges d’informations et des débats d’idées, ce qui requiert au préalable une connaissance substantielle de son propre héritage religieux. Il est donc impératif que ceux qui affirment adhérer au message de l’Evangile soient capables d’expliciter les composantes fondamentales de la vision chrétienne de la paix. Or celle-ci a évolué au cours des siècles, s’est progressivement libérée de certaines contradictions, s’affirme de nos jours avec plus de clarté que jamais. Mais encore faut-il la connaître si on veut la faire connaître.

Les chrétiens des premières générations étaient des adeptes de la non-violence, proches héritiers de l’image du Christ homme de paix et de compassion, Agneau de Dieu, Celui qui invite à tendre la joue gauche à qui nous frappe à la joue droite, remplace les sacrifices sanglants par le repas eucharistique, refuse de recourir au glaive et se laisse crucifier comme un scélérat. Un idéaltype qui dépasse toute tentative d’imitation même approximative, mais demeure néanmoins un modèle qui a inspiré le comportement héroïque de milliers de martyrs, marqué en profondeur l’expérience spirituelle de François d’Assise, de Charles de Foucauld, de ces trappistes assassinés en Algérie il y a quelques années, de quakers, de mennonites, etc.

A d’autres époques, surtout quand ils se sont mis à participer activement aux jeux de pouvoir, les chrétiens ont été enclins à légitimer et à adopter les pratiques de violence à la mode. On a peu à peu transité de la non-violence à l’idée de guerre juste puis à celle de guerre sainte pour ensuite adopter le principe du droit de guerre en tant que privilège arbitraire exercé par le roi ou le prince. Restait à bénir les épées et plus tard les canons. Mais un fond de pacifisme chrétien a toujours perduré. Il a resurgi à l’époque contemporaine, face aux conflits sanglants qui ont marqué particulièrement l’histoire de l’Europe et à l’apparition d’armes de destruction massive. On parle de moins en moins de droit de guerre comme on le faisait au temps de Louis XIV. On tend à revoir la notion de guerre juste et à considérer la violence armée, incluant le terrorisme, comme un fléau, un échec pour l’humanité. Une pensée sociale chrétienne sur la guerre, la violence et la paix s’est structurée progressivement et a connu une formulation articulée avec la célèbre encyclique Pacem in terris de Jean XXIII , les nombreuses prises de position sur la paix de Paul VI et Jean-Paul II , la remarquable Lettre des évêques américains sur la paix de 1983 , sans oublier les nombreux ouvrages de théologiens , d’historiens, de sociologues et d’éthiciens qui ont contribué à remettre à l’avant-scène une vision chrétienne de la paix en connexion avec des racines évangéliques. Ce qui ne veut pas dire qu’on trouve dans cette nouvelle approche des recettes toutes faites pour solutionner chaque conflit qui surgit ici et là dans le monde .Mais au moins on peut s’appuyer sur un fil conducteur qui conduit à opter de prime abord pour le dialogue et non pour la violence armée.

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On observe en fait de nos jours chez beaucoup de chrétiens un virage culturel et éthique face à la guerre, la violence, la course aux armements, la menace nucléaire. On cerne mieux les paradigmes d’inspiration évangélique que les alluvions d’une culture belliciste avaient recouverts au cours des siècles. On reconnaît l’urgence de consolider les piliers de la paix dont parle Jean XXIII : la vérité, la justice, la liberté, la solidarité. On prend conscience de l’interconnexion qui relie la recherche de la paix et la promotion des droits humains, le développement intégral et solidaire, le culte des institutions démocratiques, l’urgence de freiner la course aux armements, le refus de la violence armée en tant que premier recours pour régler les conflits. Des paradigmes qui ont pris racine dans un terreau chrétien, mais dont la portée est universelle et qui méritent de figurer en tête de liste quand on dresse l’ordre du jour du dialogue interreligieux.

LOUIS O’NEILL
Janvier 2007

 

Notes

 

(1) Hans Küng, Projet d’éthique planétaire, Paris, Editions du Seuil,1990

(2) Ouvrage cité, p.11

(3) Ouvrage cité, pp.148-149

(4) Voir Louis O’Neill, Les trains qui passent, Montréal, Fides, 2003,pp. 55-64

(5) Hans Küng, ouvrage cité, pp.10-11

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