PAUVRE BORDUAS

Cela s’est passé à Québec, un soir pluvieux de novembre. Une rencontre qui se voulait un hommage à Paul-Emile Borduas. Ce dont s’acquittèrent avec brio deux artistes, dans une saynète captivante. Vint la suite. Un universitaire, mi-historien mi-conteur d’histoires, imposa à son auditoire un interminable laïus échevelé où il fut question un peu de Borduas mais surtout de mille et une autres choses : l’affreuse collusion mal famée de la langue et de la foi, l’obscurantisme catholique, le nationalisme rétrograde de Lionel Groulx, la dictature cléricale, nos malheureux ancêtres ployant sous le poids de l’oppression religieuse, les œuvres d’art quétaines du peintre Massicotte, et tutti quanti. En bref, le tableau d’une époque de grande noirceur dont les auteurs du Refus global rêvaient de nous libérer.

Le verbiage inépuisable du conférencier eut comme premier effet de faire oublier ce pauvre Borduas à qui on voulait rendre hommage. Deuxième effet : de nombreux auditeurs ont quitté avant la fin, les uns épuisés, les autres choqués devant un tel amateurisme drapé dans le manteau de la science.

Il faut reconnaître à sa décharge que notre historien conteur d’histoires n’est pas le seul à tenir un discours pareil. C’est à la mode de mépriser le passé du Québec et de le dénigrer. Il est urgent, paraît-il, de rompre avec les générations de débiles qui nous ont précédés et de faire table rase d’un passé pitoyable. On nous promet qu’une fois débarrassés de nos racines nous deviendrons capables d’inventer l’avenir. Voici d’ailleurs que surgissent des esprits lumineux qui s’emploient à chasser les ténèbres qui obscurcissent encore le ciel québécois. Ils nous laissent entrevoir des lendemains qui chantent. Grâce à eux, tous les espoirs sont permis.

On dirait du messianisme séculier. Face à un tel phénomène me revient en mémoire ce propos de Claude Imbert : « Ce que notre époque offre de radical, disait-il, c’est la fraîcheur de l’ignorance et le goût candide de la table rase ».

 

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