CROIRE, UN ACTE D’INTELLIGENCE

On attend toujours que des experts en islamisme nous disent si ce que le pape Benoît XVI a laissé entendre concernant le lien qui existerait entre la religion musulmane et la violence est fondé ou non. Ce qu’on sait en revanche, c’est que les propos du Saint-Père ont suscité plusieurs réactions violentes, dont l’assassinat d’une religieuse en Somalie. Le pape a multiplié les paroles et les gestes d’apaisement dans l’espoir de prévenir d’autres débordements. Il a semblé horrifié à l’idée que ses cogitations théologiques puissent mettre en danger la vie de chrétiens ordinaires occupés à semer un peu d’espoir autour d’eux dans des pays où la violence empoisonne l’existence quotidienne.

L’incident de Ratisbonne a éclipsé « la pointe du récit », comme diraient des exégètes. Car ce dont le pape voulait avant tout entretenir ses auditeurs, c’est de la connexion entre la foi chrétienne et la raison. En effet, la foi chez les chrétiens s’accompagne normalement d’un cheminement où l’acte d’intelligence joue un rôle de premier plan, aussi important que les pratiques religieuses qui constituent un prolongement connaturel de l’acte de croire.

La foi chrétienne est investigatrice. Elle veut savoir. Elle s’enracine dans le Verbe, le Logos. Le croyant de tradition chrétienne sait qu’il ne pourra jamais, en ce monde, cerner adéquatement les réalités spirituelles, mais il est sans cesse enclin à formuler des interrogations, à tenter de réduire l’espace du mystère, à franchir les frontières d’un univers pressenti mais jamais directement perçu. Se développe chez lui une forme de culte de la raison en recherche de vérité, une rationalité intégrée à l’acte de foi et dont saint Thomas d’Aquin est sans doute le modèle le plus représentatif, mais non le seul. Pensons par exemple à Erasme, Thomas More, Pascal, Henry Newman, Louis Pasteur, Gilbert Chesterton, Jacques Maritain, Teilhard de Chardin, etc. Adepte de la pensée aristotélicienne, Thomas d’Aquin a poussé à la limite la tension entre foi et raison, persuadé que les deux démarches sont convergentes et vouées à se compléter mutuellement.

La raison observe la nature, les réalités visibles. Elle discerne les signes d’un plan, d’un dessein intelligent perceptible peu importe qu’on se dise créationniste ou évolutionniste. Elle en tire un savoir, des conclusions. Celui qui est croyant suit le même cheminement que celui qui ne croit pas, mais sa foi le pousse à aller plus loin. La Parole révélée lui fournit d’autres points de repère tout en suscitant de nouvelles interrogations. Un bon exemple de cette complication ajoutée est sans doute le récit des origines du monde que nous propose le Livre de la Genèse. L’acte d’intelligence du croyant englobe ici à la fois la perspective créationniste du récit biblique et les nouvelles hypothèses de la science moderne. Croyant, philosophe et scientifique, Teilhard de Chardin a réussi avec finesse à faire converger sur cette question des cheminements intellectuels que d’autres penseurs jugent contradictoires.

La dimension raison de l’acte de foi constitue un paradigme premier de la tradition chrétienne. D’où un préjugé en faveur du savoir, nonobstant les conflits qui ont surgi à toutes les époques entre les traditions religieuses et le savoir critique qui souvent se heurte aux croyances. Ce n’est pas un effet du hasard si le monde chrétien a toujours cultivé un vaste espace favorable à la création et au développement d’institutions vouées à la transmission du savoir : écoles abbatiales et capitulaires, universités médiévales, innombrables fondations religieuses voués à l’éducation, enseignement des humanités dispensé dans les collèges fondés par les Jésuites et imité par de nombreuses autres institutions éducatives, des établissements plus humbles destinés à l’instruction des paysans et des ouvriers : un même trait culturel, une même tendane.de fond, celle de la foi qui croit en la primauté de la raison, une raison qui, enracinée dans la liberté d’esprit, recherche inlassablement ce qui est vrai, bien et beau. Une raison qui intervient comme une médiation entre la foi en Dieu et le monde dans lequel nous pérégrinons. Une raison qui, là où on la tient en estime, protège contre les dérapages du fondamentalisme religieux.

Paradoxe voltairien : cet homme des Lumières dénonçait l’obscurantisme religieux mais en même temps reprochait aux Frères des écoles chrétiennes de trop se préoccuper d’instruire les fils de paysans, car il craignait que ceux-ci, ayant goûté au savoir, en arrivassent à délaisser le métier d’agriculteur, ce qui aurait pu mettre en péril la sécurité alimentaire du seigneur de Ferney et de ses commensaux. Il croyait au règne de la raison, mais selon des balises qui convenaient à son statut de grand bourgeois éclairé. Les bons frères des Ecoles chrétiennes, eux, croyaient au droit à un savoir accessible à tous. Des démocrates à leur façon.

Paradoxe romain : tandis qu’à Rome un pape peu transcendant, Clément XIV, décidait de supprimer la Compagnie de Jésus, l’impératrice Catherine 11 de Russie et le Roi de Prusse Frédéric 11 offraient un refuge aux Jésuites bannis de l’espace catholique. Ils ne voulaient pas se priver des avantages de l’enseignement de qualité que dispensaient ces religieux. « Cette troupe d’hommes paisibles et innocents, disait l’impératrice, vivra dans mon empire, parce que, de toutes les Sociétés catholiques, c’est la plus propre à instruire mes sujets et à leur inspirer des sentiments d’humanité et les vrais principes de la Religion chrétienne » L’impératrice tenait en haute estime l’humanisme chrétien fondé sur la raison et la liberté d’esprit qui imprégnait l’enseignement dispensé par les disciples d’Ignace de Loyola.

Même trait culturel qui marque l’histoire de la Nouvelle-France, où, dès les débuts de la colonie, les pionniers établissent des maisons d’enseignement de qualité : Collège des Jésuites, Séminaire de Québec, Couvent des Ursulines, maisons des Dames de la Congrégation, etc. Au lendemain de la Conquête et dans les décennies qui ont suivi, des artisans du savoir ont réussi, nonobstant la pénurie des ressources et des obstacles que des pouvoirs politiques, voire religieux, allergiques au fait français dressaient sur leur route, à construire un vaste réseau d’établissements éducatifs au Québec et au Canada. Des religieux missionnaires ont ajouté une dimension internationale à ce réseau en implantant des maisons d’enseignement partout à travers le monde. . Pour ces hommes et ces femmes, foi, raison et savoir allaient de pair.

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La foi, acte d’intelligence et catalyseur d’une pensée investigatrice : c’est le paradigme que le pape a tenté de mettre en lumière lors du discours de Ratisbonne. Il a raté la cible. Il n’a pas trouvé les mots appropriés pour exprimer sa pensée. Peut-être aussi que certains ne voulaient pas de toute façon comprendre ce qu’il voulait dire et ont pris prétexté d’une citation pour grimper dans les rideaux. Chacun sa façon de dialoguer.

 

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