LE PUBLIC ET LE PRIVÉ

J’entends souvent dire que la religion relève uniquement de la sphère du privé. On nous sert ça en vrac, sans nuances, comme un axiome , une évidence. Mais dans la réalité les choses ne sont pas aussi simples.
Dans un régime totalitaire le renvoi du religieux au privé va de soi, comme ce fut le cas au temps du stalinisme; un régime qui refoulait le privé dans ses derniers retranchements. Y être surpris à posséder en cachette un exemplaire de la Bible pouvait valoir à son propriétaire un séjour d’au moins dix ans au goulag. On y expédiait là-bas des prêtres,des religieux et autres fidèles de foi orthodoxe. On dénombre des milliers de martyrs de la foi dans l’ex-URSS de l’époque stalinienne. Il n’y eut cesse de persécution que lorsque l’armée allemande se prépara à envahir la capitale de l’Empire communiste. Le Petit Père des peuples fit alors appel au Patriarche orthodoxe de Moscou afin d’obtenir son soutien moral et politique. D’un coup, le privé refoulé devint partie intégrale du public. Mais une fois le danger passé, le régime porteur d’un laïcisme brutal et intolérant revient à sa gouverne impitoyable de l’espace public.    

Dans les sociétés islamiques on confond souvent le public et le privé, le temporel, le spirituel et le religieux.C’est dans les pays de tradition chrétienne que la laïcité a émergé progressivement, en partie sous l’influence de ses racines évangéliques. On cherchait comment rendre à César ce qui est à César tout en rendant à Dieu ce qui à Dieu. Ce fut un long et difficile processus. Des courants antireligieux ont contribué à l’accélérer. La laïcité a fait son chemin grâce à des initiatives et à des institutions visant à délimiter le mieux possible les frontières du spirituel et du temporel. Il est arrivé parfois que le processus aboutisse à des accommodements bizarres . Ainsi le cas de la Grande-Bretagne, où la Reine est en même temps gardienne de la foi chrétienne et symbole de l’unité d’un État laïque. Un exemple qui illustre que la laïcité n’est pas chose facile à circonscrire, non plus que la délimitation des frontières entre le public et le privé.

Pie XII a préconisé une « légitime et saine laïcité de l’État ». Cette autonomie du temporel s’inscrit dans des aménagements qui peuvent varier d’un pays à l’autre et donner lieu à des interprétations variables. Il existe diverses façons d’organiser la vie en société de telle sorte que le privé et le public ne s’excluent pas réciproquement et où l’espace public se révèle ouvert et inclusif plutôt que fermé et exclusif. Il n’y a pas d’antinomie radicale entre la laïcité et la présence du religieux dans l’espace public. On peut concilier les deux objectifs pourvu qu’on sache faire preuve d’intelligence et de tolérance.

La laïcité bien comprise garantit un espace qui favorise la cohabitation harmonieuse du public et du privé. Elle ne concède pas au religieux une emprise sur l’aménagement de l’ordre public, mais ne le refoule pas non plus dans la sphère du privé. Elle lui reconnaît une place dans les débats publics et lui consent une liberté dont savent faire usage de nombreuses institutions d’inspiration chrétienne qui contribuent grandement à la qualité de la vie collective.En contrepartie, une société où l’on cherche à imposer une laïcité fermée et rigide risque de s’appauvrir culturellement, socialement et humainement. 

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