LAUDATO SI

Laudato si, la récente et belle encyclique du pape François, a fait l’objet d’un accueil favorable, parfois enthousiaste. On note toutefois des exceptions, dont plusieurs en provenance de la droite conservatrice américaine. Un commentateur de la chaîne News est allé jusqu’à qualifier le pape de terroriste! D’autres médias ont préféré garder le silence, ce qui a été souvent le cas au Québec. Un phénomène qui s’explique en partie par l’impact chez nous de la culture du ressentiment eu égard à ce qui entretient des liens avec notre passé religieux. On évite de faire écho à ce qui provient d’une source ecclésiale, sauf s’il s’agit de rapporter ou de commenter je ne sais quel scandale qui perturbe l’appareil d’Église. Pour ceux qui s’alimentent à cette culture du ressentiment une pensée sociale d’inspiration chrétienne n’a pas voix au chapitre. Elle est jugée à priori obsolète et sans utilité.

La prédominance de la dimension sociale  qui imprègne le document  en a étonné plusieurs. Il y a là pourtant une continuité avec la tradition issue de Rerum novarum de Léon XIII, encyclique axée sur la condition ouvrière. Cette tradition s’est prolongée et diversifiée grâce à  Quadragesimo anno,  Mater et magistra,  Pacem in terris,  Populorum progressio, Octogesima adveniens,  Laborem exercens,  Centesimus annus , Caritas in veritate. La déclaration conciliaire Gaudium et spes  s’inscrit dans cette continuité. Ces prises de position s’appuient sur un enracinement et un éclairage d’ordre spirituel, mais l’objet de la réflexion  vise  non pas le domaine ecclésial mais le  monde de ce temps, l’espace  social et économique où se joue l’avenir des personnes et des communautés humaines. 

Autre source d’étonnement : la fermeté, voire  la radicalité  de la prise de position en faveur d’une vision spécifique du développement qui intègre  les dimensions économiques,  sociales et  environnementales et subordonne les activités économiques à la recherche  du mieux-être humain et social des individus et des collectivités. Le pape  met en question la primauté qu’on accorde de nos jours à l’économie  comme si celle-ci possédait le  privilège de n’être soumise  qu’aux seules règles qu’elle s’invente et s’impose elle-même. Il réfute  la thèse voulant que de grands conglomérats économiques puissent s’accorder le droit d’exploiter à leur guise et sans vergogne les  ressources limitées dont dispose la grande famille humaine. À ses yeux, une économie qui porte atteinte à l’écologie est une économie déviée dont les retombées négatives affectent en première instance les peuples les plus pauvres et met en danger l’avenir de l’humanité.

En appui à sa prise de position François invoque les conclusions des nombreux  scientifiques  qui ont scruté en profondeur les problématiques concernant à la fois l’activité économique et l’environnement. Au fait, il ne se contente pas d’y faire appel; il les englobe dans son argumentaire. Elles font partie de son évaluation des pratiques économiques en vigueur. Les jeux sont ainsi faits pour une confrontation avec l’ordre établi dont les experts néolibéraux se font les défenseurs.

L’auteur de Laudato si  nous convie  à la construction d’une économie différente et l’instauration d’un ordre social nouveau. C’est révolutionnaire .Le penseur et philosophe Edgar Morin y voit le possible acte 1 d’une nouvelle civilisation. Les commentateurs de la droite  américaine qui ont parlé de terrorisme -ce qui est évidemment  du gros charriage- ont néanmoins pressenti non sans raison  qu’avec la parution de ce document quelque chose de nouveau, d’insolite, de radical est peut-être en train de se produire. Ce quelque chose, c’est le projet d’un nouvel ordre social et économique privilégiant la survie de la maison commune qui abrite l’ensemble de l’humanité, la protection des ressources naturelles, la reconnaissance des droits des moins nantis, la destination universelle des biens, la subordination des activités économiques à des fins humaines et éthiques. Vu sous l’angle d’un économisme borné et à court terme, le changement proposé peut donc ressembler à une révolution. Ce qui peut être terrorisant pour certains adeptes de  l’ordre établi.

2 pensées sur “LAUDATO SI”

  1. Bonjour M. O’Neill,

    Vous évoquez la « culture du ressentiment eu égard à ce qui entretient des liens avec notre passé religieux» pour expliquer en partie le silence relatif des médias à propos de l’encyclique du pape François. Vous évoquez depuis longtemps cette culture. Elle existe à coup sûr. Mais je pense que la première explication se trouve plutôt et plus généralement dans la sécularisation de la culture.

    Ce qui signifie que les médias, à l’image de la société en général, sont largement indifférents à ce qui vient de l’Église ou des confessions en général. À titre de journaliste spécialisé dans les questions religieuses – avant de passer à l’UdeM en 1991 – j’ai largement observé, voire observé le phénomène, notamment au Devoir. j’ai d’ailleurs écrit un papier sur le sujet que je vous enverrai si je le retrouve.

    Cela dit, je continue de vous lire avec plaisir.

    Très cordialement,

    Jean-Pierre Proulx

    1. Je reconnais que l’impact de la culture du ressentiment n’explique pas tout. Je crois constater d’autre part que les médias de France ( et pas seulement La Croix) font la part plus grande qu’ici au phénomène religieux et à la pensée sociale chrétienne. Peut-être que là-bas, dans ce pays marqué aussi par la sécularisation, on est plus à l’aise avec le passé religieux chrétien. Il semble qu’en parallèle avec une critique dite laïque ou encore rationaliste on a su mieux l’assumer.
      Louis O’Neill

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