À LA RECHERCHE D’UN CONSENSUS MORAL

Dans une entrevue qu’il a accordée peu après sa rencontre avec le pape François, le patriarche Cyrille , primat de l’Orthodoxie russe, a insisté sur l’urgence d’en arriver à un consensus moral comme condition de stabilité sociale et de paix dans le monde. Une stabilité que viennent compromettre non seulement les idéologies qui prônent le terrorisme mais aussi la critique virulente des valeurs à laquelle se livrent des partisans d’une laicïsme rigoureux qui remet en question l’héritage éthique issu de la double tradition judéo-chrétienne et gréco-romaine. Négatrice de ses propres racines, cette critique place une civilisation et une culture en position de faiblesse face à des courants idéologiques provenant de l’extérieur.

La rupture du consensus moral est apparente dans les débats sur l’avortement et sur l’euthanasie , devenue de l’aide médicale à mourir, ou encore concernant le droit au suicide assisté. Dans ces cas, l’enjeu porte sur la vie, sur le pouvoir qu’on estime avoir le droit d’exercer sur elle, les règles de caractère politique qu’on est obligé d’instaurer face à des situations extrêmes.

Autre situation de rupture : la place qu’on accorde ou qu’on refuse à la liberté de conscience. Chose étonnante que ce droit, pourtant reconnu depuis longtemps comme un acquis historique, soit redevenu l’objet d’un débat.Voire que dans certains pays il soit allègrement foulé aux pieds. On constate en outre que plusieurs des droits inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 sont contrés par des pratiques qui leur portent atteinte, tel le principe de l’égalité de l’homme et de la femme, ouvertement rejeté dans plusieurs pays de tradition islamique.

On peut néanmoins chercher à délimiter les contours d’un consensus social tout en reconnaissant l’existence d’une zone grise où surgissent des ruptures morales.C’est ce qu’on observe dans des sociétés dites sécularisées , que certains qualifient de post-chrétiennes, où l’on est témoin de désaccords profonds sur des questions telles que l’avortement, l’euthanasie, le suicide assisté, le mariage pour tous. Mais nonobstant ces désaccords, des valeurs éthiques importantes et qui font l’unanimité continuent de consolider le tissu social. On les trouve inscrites dans la Déclaration universelle de 1948 et dans l’encyclique Pacem in terris.

L’éthique de conviction légitime le droit de promouvoir des valeurs auxquelles on adhère en toute liberté de conscience et celui d’en débattre démocratiquement.Un droit qui vaut pour tous, pas seulement pour les opinions à la mode, comme cela semble être souvent le cas.On constate en effet que sur plusieurs questions qui font litige les faiseurs d’opinion semblent se brancher automatiquement sur la même longueur d’onde et tendent à imposer une pensée unique. D’autre part, l’éthique de responsabilité incite à élaborer des compromis qui facilitent le vivre ensemble et la stabilité sociale tout en laissant place aux divergences. On peut à la fois affirmer et promouvoir ses propres convictions et contribuer à élaborer des compromis acceptables pour tous à l’échelle du politique. L’opération est complexe, non sans risques, mais elle ne campe pas hors du possible.

2 pensées sur “À LA RECHERCHE D’UN CONSENSUS MORAL”

  1. La notion de consensus moral est déjà, en elle-même, presque antinomique.

    Si l’on prend le terme « moral » comme référant aux mœurs, on va s’accorder pour dire que ce qui est moral est ce qui fait consensus dans une société donnée à une époque donnée. C’est ce qui permet, par exemple, au Code criminel canadien de définir ce qui est obscène en le mettant en rapport avec ce qui est ou n’est pas accepté par la société canadienne; un concept, on le comprend, contingent et essentiellement évolutif. Vous parlez donc alors avec raison de consensus social, ce qui semble la voie à suivre.

    Si l’on considère plutôt le « moral » comme ce qui est perçu par chacun comme étant bien ou mal, on se place alors au niveau de la conscience individuelle, et dès lors l’idée de consensus moral ne tient plus. J’aimerai toujours cette réflexion de Benoît XVI, émise alors qu’il était encore loin de devenir pape :
    « La conscience est le tribunal suprême et ultime de la personne humaine, même au-dessus de l’Église officielle ; et c’est à elle que nous devons obéir. »
    (Joseph Ratzinger, Foi chrétienne. Hier et aujourd’hui (trad.), Paris, Mame, 1969).

    Votre texte fait d’ailleurs large place à la liberté de conscience.

    Le consensus moral auquel fait appel le patriarche orthodoxe Kyrill (personnage pour le moins sujet à caution, dont on connaît les accointances avec le pouvoir russe et les échanges constants de bons procédés entre les deux) réfère à un certain ensemble de valeurs qui s’alignent sur l’ordre établi surtout par la religion, surtout en Europe, et surtout avant le milieu du XXième siècle, ce qui faisait également l’affaire des gouvernements . Famille et tradition, femmes à la maison, non à l’amour homosexuel, non à l’avortement, nostalgie du retour de l’Ukraine au sein de la « Sainte Russie », etc. Bref une vision traditionnelle des choses, vision également chère à l’européaniste Benoît XVI.

    Ces valeurs « orthodoxes » trouvent un écho dans la tradition musulmane défenseure de « valeurs » traditionnelles, i.e. de la femme au foyer au service du mâle et de la maisonnée, au détriment des droits des femmes (dont celui de contrôler leur corps), de la démocratie et surtout de la laïcité qui pose la loi comme source de l’ordre public plutôt que les valeurs « morales » suggérées par les religions.

    Au niveau mondial je ne sais pas si on peut envisager un consensus moral, i.e. que l’on puisse s’entendre sur un certain nombre de « valeurs », de choses jugées bonnes et souhaitables que le monde entier accepterait comme base sur laquelle construire notre nouveau monde. Personnellement j’en doute. C’est un effet de civilisation : selon l’endroit, l’époque, le niveau de vie et d’éducation où l’on est rendu, notre vision du monde et de ce qui est bien ou mal varie énormément. Et il ne s’agit pas de porter le moindre jugement là-dessus. Si je vivais en Afghanistan, j’aurais sûrement une autre idée du consensus moral que celui du retraité québécois dans son condo (que je suis).

    Il serait bien consolant de nous dire que nous nous entendons enfin tous sur les grandes valeurs humaines. Il n’en est hélas rien. C’est au niveau des rapports individuel entre personnes que cela peut advenir. Les États ne peuvent imposer l’harmonie ni la bonne entente. Les religions non plus. L’harmonie, l’amour, ne se légifèrent pas. Mais chaque société peut se doter de règles dans lesquelles elle se reconnaît et s’affirme.

    Un consensus moral au plan mondial me semble hautement improbable, ne serait-ce qu’en considérant la façon dont les musulmans considèrent la vie, par rapport à la vision occidentale (crimes d’honneur, par exemple). Qui voudrait d’ailleurs d’un « consensus » qui rallierait seulement les franges les plus fondamentalistes des diverses mouvances religieuses dans le monde ?

    Ce qui est possible, c’est un consensus social bâti quotidiennement autour des règles adoptées par les représentants du peuple et reflétant le mieux possible ses valeurs, le tout dans un contexte d’évolution constante et de débat démocratique toujours ouvert, et fruit de compromis.

    Il me semble saisir que c’est là le sens de votre propos.

    L’éloignement progressif de la religion de la part de l’Occident peut être vu, momentanément, comme une perte partielle de son identité; pourtant cet abandon indique que la recherche de la « maison commune » passe désormais plutôt par les valeurs sociales qu’il cherche à promouvoir. Il ne s’ensuit pas que l’éthique ou le sens moral de chacun ait à s’évacuer de la zone d’action. Chacun doit au contraire éclairer sa participation à la vie de la cité en s’appuyant sur les ancrages moraux qui lui sont propres. Si chacun pense, parle et agit en toute sincérité et en conformité avec sa conscience les débats ne seront pas annulés mais ils aboutiront à des accords plus éclairés et plus sincères, dans un souci véritable du bien commun.

    1. La Déclaration des droits de l’homme de 1948 ne marque-t-elle pas une étape encourageante dans la recherche d’un consensus? Elle démontre , me semble-t-il, qu’un tel consensus, tout relatif qu’il soit, s’avère possible, nonobstant un parcours marqué par des faux-pas, voire des régressions.

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