Identité et valeurs fondamentales

Le Parti Québécois a soumis à l’attention de l’Assemblée nationale le projet de loi 391, qui porte sur « les valeurs fondamentales de la nation québécoise ». On y identifie notamment trois valeurs : l’égalité entre les hommes et les femmes, la primauté du français et « la séparation entre l’Etat et la religion », autrement dit la laïcité.

Le projet de loi propose de modifier le préambule de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne pour y insérer les trois éléments susmentionnés. On suggère aussi une nouvelle version de l’article 50.1 de la dite Charte, pour rappeler que celle-ci « doit être interprétée de manière à tenir compte du patrimoine historique du Québec et des valeurs fondamentales de la nation québécoise, notamment l’égalité entre les femmes et les hommes, la primauté du français et la séparation entre l’Etat et la religion ».

Ce projet laisse transparaître de bonnes intentions et ne manque pas d’une certaine pertinence, compte tenu de la conjoncture. Les auteurs sont manifestement préoccupés par les difficultés que soulèvent les accommodements dits raisonnables et par l’avenir du français sur l’Ile de Montréal. Mais l’intervention proposée verse dans le réductionnisme et cerne mal le domaine des valeurs. Le problème est réel, mais la solution envisagée n’apparaît pas adéquate.

Laïcité et religion

Ce qui étonne au départ, c’est l’emploi au singulier du terme religion. Comme si les diverses manifestations du phénomène religieux au Québec étaient équivalentes et interchangeables. Or l’histoire révèle qu’elles sont nettement d’inégale importance. La réalité des faits résiste à cette opération de nivellement.

Parlons de laïcité. Celle-ci est déjà reconnue et pratiquée au Québec et dans la plupart des Etats modernes de tradition chrétienne. Il existe une « saine et légitime laïcité de l’Etat », disait Pie XII il y a déjà plusieurs décennies. Le Québec est un Etat laïque même si, à une certaine époque, on pouvait y observer une imbrication étroite et parfois gênante entre le religieux et le politique. La Charte québécoise des droits et libertés est elle-même substantiellement laïque. Faut-il, face à de nouveaux courants religieux, particulièrement l’islam, réaffirmer formellement ce visage laïque ? Cela n’est pas évident.

D’autre part, le terme laïcité est à cerner de près. Il connote une autonomie réciproque qui s’interpose entre le pouvoir temporal et les croyances et institutions religieuses. Il présume l’incompétence du religieux dans le domaine temporel, mais aussi et inversement celle de l’Etat dans le domaine religieux. Vu sous cet angle, le caractère obligatoire du cours d’éthique et de culture religieuse semble bien constituer une intrusion étatique qui contrevient au principe de laïcité. Une intrusion qu’a entérinée le gouvernement libéral avec l’appui du Parti Québécois.

Il importe en outre de distinguer entre laïcité ouverte et laïcité fermée et sectaire, celle-ci connotant une rigidité et une étroitesse qu’alimente l’intégrisme laïque. La laïcité ouverte se concilie fort bien avec la reconnaissance d’un espace public où s’expriment librement divers courants religieux balisés par la préséance de valeurs communes, telles l’égalité entre les personnes, la liberté de pensée et d’opinion, la primauté du bien commun, la tolérance ; des valeurs qui font largement consensus au sein de la société québécoise.

Ce qui se passe dans d’autres pays confirme que la laïcité ouverte peut aller de pair avec l’existence d’un espace public où se déploient les convictions religieuses respectueuses de valeurs communément reconnues. Pensons à la Belgique, la Suisse, l’Allemagne , les pays nordiques. On y reconnaît par exemple le droit à un enseignement religieux dans les établissements publics là où le nombre le justifie. Mais le contenu d’un tel enseignement ne relève pas d’instances étatiques. On évite soigneusement l’intrusion de l’Etat sacristain.

L’éventail des valeurs éthiques.

C’est pour le moins réducteur que de laisser entendre que les valeurs éthiques se résument plus ou moins au principe de l’égalité entre les hommes et les femmes. Héritiers de la double tradition judéo-chrétienne et gréco-romaine( ou latine) , nous avons intégré dans la culture d’ici plusieurs autres valeurs qui ont progressivement émergé et pris leur essor au cours de l’histoire. On en trouve la synthèse dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Soulignons, à titre d’illustrations : le droit à la vie et à l’intégrité physique, les libertés démocratiques, l’égalité de tous les citoyens, la liberté religieuse, les droits sociaux, les droits prioritaires des parents en éducation. Toutes ces valeurs font partie du patrimoine historique du Québec. Nous devons être fiers qu’il en soit ainsi.

Primauté du français

Eu égard à la langue française, il serait préférable de parler d’une valeur identitaire plutôt que d’une valeur fondamentale. C’est à partir du moment où s’est façonné le visage distinct de la Nouvelle-France que la langue française est devenue une composante première de notre personnalité collective. Nos ancêtres, au lendemain de la Conquête anglaise, ont lutté pour conserver cet acquis. Ce combat fut indissociablement celui de l’Eglise catholique et du peuple québécois, autrefois appelé canadien-français. La langue fut longtemps considérée comme gardienne de la foi et de nombreuses instances ecclésiales ont engagé beaucoup de temps et d’énergie pour la défendre et la promouvoir.

Le projet de loi 391 proclame la primauté du français. C’est fort louable. Mais ici on enfonce une porte ouverte. La Charte de la langue française proclame déjà clairement cette primauté. On devrait plutôt s’engager sur le terrain et peaufiner des stratégies propres à contrer les assauts du pouvoir fédéral, au premier rang la Cour suprême, qui ont comme objectif de miner cette primauté. Peut-être aussi que ces efforts quotidiens conduiront un nombre croissant de Québécois à réaliser que la seule façon de vraiment assurer cette primauté, c’est d’accéder à la souveraineté politique.

Le risque de fragiliser la Charte

Les grandes déclarations fondatrices et les chartes sont par nature caractérisées par la stabilité et la durée. Il y a des risques à les modifier sous l’effet de tendances conjoncturelles ou de modes passagères. C’est ainsi que diverses factions tentent de nos jours d’ébranler la stabilité de la Déclaration universelle de 1948, certaines en remettant en question la proclamation des droits sociaux, d’autres en déniant la notion de droit naturel, d’autres enfin en reprochant à la Déclaration de verser dans l’impérialisme culturel. Heureusement, une solide tradition humaniste a réussi jusqu’ici à préserver intact ce précieux document qui marque une avancée majeure dans l’histoire de l’humanité.

La suspension de l’application au Québec de l’article 93 de la Constitution canadienne illustre le danger qu’il y a à jouer avec des documents fondateurs. On voulait au départ – c’est ce qu’on disait- réaménager le régime scolaire sur une base linguistique mais sans mettre en question le volet confessionnel. Or, au terme du processus, c’est toute la dimension confessionnelle qui a foutu le camp.

Au cours du même processus on a supprimé l’article 41 de la Charte québécoise des droits et libertés, qui, dans sa version originelle, garantissait que, dans les établissements d’enseignement public, les parents pouvaient exiger que leurs enfants reçoivent un enseignement religieux ou moral conforme à leurs convictions. Sans débat réel et d’un commun accord les parlementaires ont fait disparaître ce droit inscrit sous une autre formulation dans la Déclaration universelle de 1948. On fragilise l’importance d’une charte quand on se permet ainsi de la charcuter selon l’humeur du moment.

Le portrait du pays en devenir

Rêver d’un pays à soi, c’est bien légitime. En définir les contours, c’est important. Mais c’est un travail qui exige de la réflexion en profondeur et une perception éclairée des valeurs fondamentales. Dans le projet du pays du Québec on devra intégrer plusieurs composantes dont : le double héritage judéo-chrétien et gréco-romain qui est à la source d’une conception particulière de la personne humaine et de l’ordre social ; une laïcité ouverte qui intègre des valeurs de portée universelle ; le patrimoine historique québécois dans sa triple dimension culturelle, sociale et religieuse. Il y a là des matériaux de qualité pour édifier un socle identitaire solide auxquels viendront s’ajouter des apports culturels provenant d’autres traditions.

Construire un pays, c’est emballant. Chercher avec quels matériaux il importe de le construire, c’est faire œuvre de sagesse.

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