La manière de rêver d’un pays

Les fédéralistes québécois ne semblent avoir aucun projet de pays, tandis que les indépendantistes en rêvent. Mais pas tous de la même manière, semble-t-il. D’où ce débat un peu insolite sur la façon d’envisager le projet de souveraineté. Celle-ci, pour certains, constitue un enjeu primordial dont la réalisation, soit d’un seul coup, soit par étapes, contribuera à solutionner plus facilement des problèmes secondaires. D’autres estiment qu’il faut d’abord s’occuper de questions urgentes, par exemple la dette, le coût des services de santé ou encore les menaces qui pèsent sur l’environnement. Cela étant réglé, on pourra ensuite faire la promotion de la souveraineté.

Des itinéraires variés

Dans le concret, les choses ne sont pas aussi simples. L’histoire des nations montre que les itinéraires qui conduisent à l’indépendance varient en fonction de problématiques particulières, mais véhiculent toujours une tendance profonde qui aboutit à la prise en charge d’un destin collectif, au rapatriement des outils de décision politique et à la fondation d’un Etat national. Je ne connais aucun cas où on a mis sur un pied d’égalité le projet d’un pays à soi et la gestion du quotidien, même quand celui-ci requérait une attention particulière.

Les pionniers de l’indépendance américaine pensaient qu’il leur serait plus facile de gérer leur quotidien en se débarrassant du joug britannique. Mais surtout ils sentaient au profond d’eux-mêmes qu’une barrière culturelle et sociale s’était dressée entre eux et leurs tuteurs d’outre-mer. En 1905, les citoyens de la Norvège en arrivèrent à la conclusion que la gouvernance suédoise était devenue pour eux plus nuisible qu’utile, d’où la décision de devenir maîtres chez eux. Soumis à la tutelle encombrante de la Russie, les citoyens des pays baltes sautèrent sur la première occasion qui s’offrait à eux pour voler de leurs propres ailes. Entourés de voisins ombrageux, les Polonais ne cessèrent jamais de rêver d’un pays qui leur appartiendrait et ce n’est qu’au terme de plusieurs décennies que leur rêve collectif est devenu réalité. La Slovaquie s’est détachée à l’amiable de l’ancienne Tchécoslovaquie. La Slovénie et la Croatie ont pu enfin rapatrier une gouvernance bridée au temps de l’ancienne Yougoslavie communiste. Le Kosovo et le Monténégro ont décroché quasi à l’improviste le statut de pays indépendants alors que bien peu d’observateurs avaient prévu que cela leur serait possible. Marqué par une histoire et une culture particulières, le Timor-Oriental réussira à mettre un terme à la sujétion imposée par la puissante Indonésie. Autant de parcours différents, autant de problématiques particulières, une même tendance de fond, un même aboutissement.

Le rêve québécois

Au Québec, centre du Canada français, on décèle des attitudes diverses face au rêve de souveraineté. Il fut même un temps où certains voyaient dans la Conquête anglaise « un bienfait providentiel ».Cela a duré longtemps. J’ai connu un universitaire de haut calibre qui, favorable à l’imposition, par le gouvernement Trudeau, de la Loi des mesures de guerre, m’avouait : « J’ai toujours pensé que nous, Canadiens- français, avons besoin des Anglais pour nous gouverner ». Pour lui, le pouvoir fédéral, qu’il identifiait au Canada anglais, incarnait l’ordre et la stabilité face à ce qu’il considérait comme de l’aventurisme québécois.

Quoique souvent refoulée, la tendance profonde qui tend vers la souveraineté continue de suivre son chemin au Québec comme chez d’autres peuples. Mais la thèse du « bienfait providentiel » semble avoir laissé des traces profondes. S’ajoutent une sorte de fragilité du sentiment d’identité et l’ambivalence d’un pan-canadianisme qui n’est pas sans exercer une certaine attirance. Denys Arcand a parlé de confort et d’indifférence. Pour le confort, il semblerait qu’il a en partie raison ; pour l’indifférence, c’est moins sûr, même si de nombreux Québécois se comportent comme si l’enjeu national ne les intéressait aucunement. Il est portant fort possible qu’une conjoncture nouvelle ramène cet enjeu sur le devant de la scène. La tendance de fond émergera alors de nouveau, balayant sans doute, cette fois-ci, toutes les peurs et toutes les résistances.

Un beau projet

Le projet indépendantiste ouvre la voie à la pleine responsabilité. Devenu maître de son destin, un peuple peut plus aisément affronter les problèmes qui le concernent, élaborer et appliquer des solutions idoines. Une nation devenue souveraine peut mieux gérer ses propres affaires et être plus efficacement solidaire des autres nations. Il y a là un beau défi pour qui croit à la liberté et à la responsabilité.

C’est de cette façon que le pape polonais Jean-Paul II voyait les choses quand il décrivait la nation comme « la grande société à laquelle l’homme appartient en vertu des liens culturels et historiques particuliers », précisant que « l’homme lie son identité humaine la plus profonde à l’appartenance à sa nation… ». Et de formuler ce vœu : « Je souhaite que toutes les nations, même les plus petites, même celles qui ne jouissent pas encore de la pleine souveraineté et celles auxquelles celle-ci a été enlevée par la force, puissent se retrouver dans une pleine égalité avec les autres dans l’Organisation des Nations-Unies ».

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