FAIRE ENTENDRE SA VOIX

Dans la perspective des prochaines élections fédérales la Commission épiscopale pour la justice et la paix de la Conférence des évêques catholiques du Canada(CECC) a publié un mémorandum intitulé Faire entendre sa voix. Le document met en lumière quelques principes éthiques aptes à guider les électeurs dans leurs choix et les candidats dans leur projet électoral. On y aligne une série d’exemples qui, sans constituer un programme politique, offrent « une lentille à travers laquelle on peut analyser et évaluer les politiques et les programmes publics ».

Cet apport de leaders religieux est intéressant et éclairant. Sa mise en pratique ne manque pas toutefois de se heurter à un certain nombre de difficultés. Ce qui ne diminue en rien l’utilité de la démarche proposée.

Cinq grands axes

Les auteurs du document privilégient cinq dossiers, le premier concernant le respect de la vie et de la dignité de la personne : de la conception à la mort naturelle. C’est un rappel de prises de position, qu’on pourrait qualifier de traditionnelles, sur le droit à la vie, l’avortement, l’aide aux femmes enceintes, les tentatives d’instrumentalisation liées aux technologies biomédicales, l’accès aux soins palliatifs, le rejet de la peine de mort, le soutien et l’accompagnement des personnes handicapées, âgées, malades, pauvres et souffrantes.

Deuxième volet : construire une société plus juste. On trouve ici un rappel de la primauté de la justice sociale et du partage. Il ne suffit pas de créer plus de richesses, comme le répètent certains économistes, il faut aussi s’employer à les distribuer plus équitablement. Ce qui implique : réduire la pauvreté et les écarts entre riches et pauvres, promouvoir une meilleure justice fiscale, mettre fin au gaspillage des fonds publics, faciliter l’accès aux logements sociaux, combattre la pauvreté chez les enfants, assurer un revenu familial de base, faciliter l’accès à l’eau potable aux communautés qui en sont privées, trouver une solution permanente aux problèmes des communautés autochtones.

Troisième volet : promouvoir l’intégrité de la personne et de la famille, ce qui veut dire notamment : favoriser l’équilibre entre les responsabilités familiales et professionnelles, garantir l’équité salariale entre les hommes et les femmes, assurer un revenu de base suffisant pour maintenir une qualité de vie adéquate, garantir l’accès à des soins hospitaliers de qualité pour tous, aider les familles d’immigrés et de réfugiés à se réunir au sein du pays, faciliter la reconnaissance des compétences des personnes immigrées, lutter contre la traite des personnes, protéger les personnes contre la dépendance au jeu et à la drogue.

Quatrième volet : Le Canada dans le monde : un chef de file pour la justice et la paix. Croire en la justice et la paix, souligne le mémorandum, c’est notamment : poursuivre l’atteinte des objectifs du Millénaire pour le développement fixé par les Nations Unies, privilégier des politiques qui favorisent un dialogue qui mène à la paix plutôt qu’à la confrontation entre les nations, travailler à l’élimination des armes nucléaires, chimiques et bactériologiques, encourager un contrôle sévère de la vente d’armes légères et individuelles dans le monde, respecter les droits internationaux qui concernant les droits de la personne , protéger la dignité humaine des immigrants et des réfugiés dans le traitement de leurs dossiers, protéger les droits des travailleurs saisonniers qui proviennent de l’étranger, lutter contre des pratiques commerciales et industrielles qui se font au détriment des droits et de la dignité des travailleurs.

Cinquième volet : protéger l’environnement, ce qui implique notamment : la mise en œuvre de pratiques de gestion environnementale responsables, le respect des accords internationaux visant à réduire les émissions à effet de serre, la réduction de notre dépendance aux combustibles fossiles, la lutte contre la pollution urbaine, l’introduction de modes de transport moins nuisibles à la santé des citoyens et à l’environnement, la primauté accordée aux énergies propres et à l’efficacité énergétique, une exploitation des ressources naturelles qui ne porte pas atteinte à la vie des communautés, la décision de considérer l’eau comme ressource essentielle, le projet de léguer aux prochaines générations un environnement viable et sain.

Le rêve et la réalité

Les objectifs qui précèdent, ainsi regroupés, constituent un beau projet de société. Ils renforcent une tendance de fond plus que souhaitable. Les volets portant sur la justice sociale, la promotion de la paix et l’écologie se prêtent à des applications concrètes particulièrement intéressantes et susceptibles de guider efficacement les décideurs politiques vraiment soucieux de se mettre au service du bien commun. Ils illustrent comment la pensée sociale chrétienne ouvre la voie à des concrétisations temporelles bénéfiques dont pourra tirer profit l’ensemble de la société.

Leur mise en application demeure néanmoins complexe et s’annonce laborieuse. Car le déroulement d’une campagne électorale est soumis à des aléas qui échappent aux stratèges et aux organisateurs, parfois aussi aux candidats. La centralisation des décisions ne permet pas toujours à ceux-ci de mettre l’accent, comme ils le voudraient, sur des objectifs ou des engagements qui reflètent des convictions qui leur sont chères. Le temps électoral a des exigences propres dont candidats et électeurs doivent tenir compte. Sans oublier le fait qu’un simple candidat dispose de peu d’occasions pour faire connaître sa vision du politique. Le porte à porte, qui absorbe beaucoup de temps et d’énergie, se prête peu aux débats en profondeur.

D’autre part, le mémorandum souffre de lacunes, ce qui est inévitable. A noter celle qui semble la plus grave, à savoir l’absence complète d’attention accordée à l’impasse constitutionnelle dans laquelle est plongé le pays. Comme si ce problème ne devait aucunement préoccuper les catholiques. Or le discours ecclésial sur la souveraineté des peuples nous incite à voir les choses autrement, comme l’indique par exemple ce propos souvent cité de Jean-Paul 11, souhaitant « que toutes les nations, même les plus petites, même celle qui ne jouissent pas encore de la pleine souveraineté et celles auxquelles celle-ci a été enlevée par la force, puissent se retrouver dans une pleine égalité avec les autres dans l’Organisation des Nations-Unies ». Or voici que les auteurs du document raisonnent comme si le problème d’une certaine souveraineté nationale ne se posait nulle part entre Halifax et Vancouver. Ils ne semblent pas non plus avoir perçu que l’instabilité du pouvoir fédéral, que beaucoup déplorent, résulte en partie de la négation de la question du Québec, de la situation d’une nation dont on veut empêcher l’accession à la souveraineté.

Une ressource à explorer

Il demeure que le mémorandum ne manque pas de souffle. Candidats et électeurs y trouveront un éclairage et de l’inspiration. On contribuera, en y puisant, à hausser de plus d’un cran le débat électoral, qui a tendance à se replier vers le bas. Cet apport de la pensée sociale chrétienne est susceptible d’améliorer grandement la santé de notre vie démocratique.

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