SE PRENDRE EN MAIN

Barack Hussein Obama, de race noire, président des Etats-Unis. L’événement est historique, spectaculaire. Il a attiré l’attention de toute la communauté internationale. Les médias ont transmis partout dans le monde ces images d’hommes et de femmes ordinaires qui, le soir du 4 novembre 2008, ont exprimé leur allégresse et la fierté de s’être prouvé à eux-mêmes qu’il est possible de conquérir une large part du pouvoir politique lorsqu’on se retrousse les manches. « Oui, nous le pouvons », avait scandé le candidat démocrate tout au long de la campagne. Des millions d’électeurs l’ont écouté, si bien qu’en fin de parcours le slogan s’est transformé en réalité. Le paysage politique américain est désormais transformé.

Des Blancs, des Noirs, des hispanophones, des métis de provenance diverse ont pris les choses en main. Ils ont appris à utiliser efficacement les outils démocratiques : l’emploi méthodique d’internet, des contributions financières modestes mais nombreuses, le porte à porte et le dialogue avec des concitoyens, les inscriptions trop souvent négligées jusque là sur les listes électorales, la distribution de dépliants d’information, des forums et des débats, de grands rassemblements. On avait sans doute présent à l’esprit cet avertissement de Platon : « Tout ce qu’on gagne à se désintéresser de la politique, c’est d’être gouverné par des gens pires que soi ». Donc vaut mieux s’y intéresser. Ce qu’ils ont fait et avec succès.

C’est ainsi que le plus puissant pays du monde, embourbé dans des aventures militaires sans issue et une crise financière coûteuse, amorce un nouveau départ, un « new deal ». Celui-ci inclut plusieurs objectifs : en finir avec le militarisme tous azimuts, combattre le chômage et la pauvreté, solutionner la crise du logement, faciliter pour tous l’accès à une éducation de qualité, réduire les inégalités, instaurer un système de santé universel, protéger l’environnement, promouvoir un développement durable.

L’avenir demeure néanmoins incertain, imprévisible. Le nouveau président et son équipe ne réussiront sans doute pas, dans le court terme, à atteindre tous les objectifs visés. Mais un grand espoir flotte dans l’air, ce qui facilite les changements. Car des millions de citoyens jusqu’ici résignés et apolitiques ont cru tout à coup qu’ils pouvaient changer les choses, telle cette femme âgée de 106 qui a exercé son droit de vote pour la première fois. Elle a réalisé qu’elle aussi détenait une part de pouvoir et qu’elle avait un mot à dire sur l’avenir de la nation. Elle a eu foi dans la démocratie. Son engagement a été récompensé.

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Nombreux les Québécois qui se sont passionnés pour les élections américaines alors que la politique d’ici les fait sombrer dans l’ennui. Pourtant il y a beaucoup de choses à faire chez nous en éducation, en santé, dans la lutte contre la pauvreté, la protection de l’environnement, la croissance d’un Québec français ouvert sur le monde, la concrétisation d’un projet de souveraineté nationale.

Comment expliquer cet emballement pour ce qui se fait ailleurs alors qu’on semble peu intéressé aux enjeux d’ici ? On peut avancer plusieurs hypothèses pour expliquer un tel comportement. Celle que je suis enclin à invoquer en premier lieu a trait à l’identité nationale. Difficile de s’emballer pour un projet rassembleur quand on n’a pas une idée nette de sa propre identité. Ce qui est le cas d’un grand nombre de fédéralistes qui entretiennent un sentiment d’appartenance pancanadienne à la fois confus et plus ou moins tiède. Dépourvus de quelque vision de renouveau politique, ils s’accrochent au statu quo. Ils semblent incapables d’imaginer un nouvel aménagement des pouvoirs et des institutions apte à répondre à la fois aux aspirations du Québec et aux exigences d’un pancanadianisme fonctionnel. De là l’incapacité d’inventer un projet collectif vraiment rassembleur. Tout ce qui leur reste alors comme argumentaire consiste à dénoncer l’idée d’indépendance nationale comme une maladie ou encore une aventure qui risque de nous conduire à la catastrophe. Il n’y a pas là de quoi emballer les foules.

Pour stimuler un élan collectif le mouvement souverainiste doit, pour sa part, replacer à l’avant-scène son projet rassembleur d’un pays à soi qui, sous le leadership de Jacques Parizeau, a frôlé la réussite. Il doit tenir compte du progrès accompli depuis cinq décennies et de l’évolution du contexte socioculturel et économique. Les Québécois ont fait du chemin depuis Maurice Duplessis, Jean Lesage, Daniel Johnson, Robert Bourassa et René Lévesque. Des gains historiques balisent avec plus de précision qu’avant le processus de souveraineté. On est devenu plus conscient d’une identité québécoise spécifique, on perçoit plus vivement la nécessité d’assurer la primauté de la langue française partout sur le territoire, on est fier d’une efficacité économique qui se tire fort bien d’affaire au sein de l’espace nord-américain, on veut pratiquer une plus grande solidarité avec les pays francophones en commençant par la francophonie canadienne hors Québec, on sent le besoin de consolider un consensus social, que certains ont fragilisé, fondé sur des valeurs issues de la tradition judéo-chrétienne. Il y a là matière à structurer et à valoriser un projet collectif susceptible de donner le goût du Québec à la grande majorité des gens d’ici. D’où naîtra un élan qui nous fera transiter de la résignation à la prise en main de notre avenir. Restera ensuite à circonscrire et à négocier les modalités concrètes de ce nouvel aménagement politique dans le contexte pancanadien.

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Il est légitime et séant de partager la joie de nos voisins états-uniens. Nous aurons encore plus raison de nous réjouir quand nous assumerons chez nous le statut de nation libre. Se prendre en main, c’est un objectif prioritaire à inscrire à notre agenda collectif.

 

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