DÉMOCRITE AU QUÉBEC

Quoi qu’il ne sût rien  de l’énergie nucléaire, Démocrite, philosophe de la Grèce antique,  avait développé sa  propre théorie de l’atome. Il imaginait  un  brassage des atomes et l’émergence d’un vide  se situant à l’origine  des   quatre éléments qui forment les piliers de la vie végétale, animale et humaine : la terre, l’eau, l’air et le feu. Quand on a accès à ces éléments,  disait-il, on possède l’essentiel.

La terre est la source  de la  nourriture. Elle alimente les réserves forestières, fournit un espace pour la production de végétaux comestibles et pour l’élevage des animaux, des endroits  pour construire des maisons, un milieu où vivent et se reproduisent toutes sortes d’espèces de vivants. Les pays que l’on dits développés sont ceux qui  ont été les premiers à réaliser la révolution agricole. Précédant les révolutions industrielles l’agriculture garantit  l’avenir des nations.

L’eau  est essentielle à la vie quotidienne. Elle donne à la terre sa fécondité. La  mer abrite des milliers d’espèces dont se nourrit l’être humain. Elle permet aussi d’établir des liens avec  d’autres  communautés humaines, ce qui  était particulièrement vrai dans la Grèce antique. Elle assure, grâce à la technologie, la qualité de la vie dans les cités. Sans elle, le quotidien des collectivités devient insupportable et inhumain.

On se montre  de plus en plus conscient de l’importance de la qualité de l’air que l’on respire. Les débats sur l’environnement occupent une place qui devient prépondérante  dans l’espace public. On sait désormais qu’on ne peut, sous prétexte de croissance  économique,  laisser la pollution mettre en danger la qualité de la vie et la santé des citoyens, tant dans le monde rural qu’en milieu urbain.

Le feu, c’est l’énergie qui produit  la chaleur, et aussi  les combustibles qui permettent la transformation des aliments,  l’éclairage, les activités de la vie quotidienne. Au Québec, il provient de façon particulière de l’abondante énergie hydro-électrique,  non polluante,  qui, en plus d’éclairer et de réchauffer nos maisons, assure le fonctionnement de milliers d’usines et la fabrication de biens de consommation qui améliorent la qualité de l’existence.

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Si Démocrite pouvait visiter le Québec contemporain, il conclurait que nous possédons en abondance les quatre éléments essentiels dont il a fait mention dans ses écrits.   Mais il s’interrogerait  sur la façon dont nous faisons usage de ces éléments. Il se poserait des questions  au sujet  de l’avenir de la forêt boréale, de la pollution qui affecte le fleuve Saint-Laurent et de nombreux lacs et rivières, de la fragilité de la nappe phréatique,  des terres agricoles dont se sont emparés des entrepreneurs assoiffés de gains rapides, de la menace que représentent les gaz de schiste.  Il serait d’accord pour dire  que nous  possédons des ressources  qui peuvent garantir  la qualité de la vie,  mais peut-être aurait-il  aussi l’impression que nous sommes en train  de saper  ces quatre précieux piliers  essentiels à une existence humaine de qualité.

Surtout que nous ajoutons aux risques déjà présents.  Ce qu’il faut faire, disent certains,  si nous voulons devenir plus riches. Plus riches,  avec un grand fleuve menacé par des  déversements de pétrole ou de gaz naturel, des terres agricoles de grande valeur qui risquent de se transformer  en surfaces trouées d’où s’échappent des gaz de schiste, des nappes phréatiques menacées par la contamination ?  Vraiment plus riches ? Ou plutôt en train de nous nous appauvrir parce que nous aurons gaspillé  imprudemment des ressources naturelles dont la Providence nous a fait cadeau ?

À l’aune de nos critères modernes Démocrite n’était peut-être pas un grand scientifique. Mais il était un sage. Or c’est de sagesse dont nous avons besoin plus que d’une technologie  imprudemment bricoleuse qui n’a aucun  souci d’assurer   la solidité des grands piliers de l’existence quotidienne que sont la terre, l’eau, l’air et le feu. La sagesse invite à faire prévaloir  l’essentiel sur  des gains aléatoires aux conséquences imprévisibles.

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