AU LIEU DU CYNISME, L’ENGAGEMENT

On a connu il  n’y a pas si longtemps  au Québec  une période grise, peu réjouissante, où la moralité publique et le civisme se portaient plutôt mal. Mais des agents de changement confiants dans l’avenir ont pris les choses en main, convaincus qu’on pouvait s’en sortir. Je pense par exemple au journal Le Devoir, dirigé à l’époque par Gérard Fillion et André Laurendeau ;  à l’équipe de la revue Relations ;  au Père Georges-Henri Lévesque, à Gérard Dion, à Cité Libre, à un militantisme syndical de haute qualité. Des forces réformatrices  ont pavé  la voie à une révolution tranquille au sein de la société d’ici  et contribué à lui imprimer  un visage nouveau  au point qu’elle est  devenue, dans certains domaines,  un modèle pour le reste du Canada.

On a  édifié,  à cette l’époque,  une administration publique compétente et intégralement  au  service du bien commun,  un système d’éducation de qualité  accessible à tous, un réseau universel de soins  de santé.  On a rapatrié et modernisé le  réseau hydro-électrique pour en faire un outil majeur au service de la collectivité, légiféré de façon audacieuse en vue de protéger le territoire agricole, instauré un mode de financement démocratique des partis politiques supérieur à ce qui se fait ailleurs.   On s’est doté d’une politique culturelle vigoureuse dont la Charte de la langue française a constitué la pierre d’angle.  La clé de ces réussites : des décideurs politiques hautement motivés  qui pouvaient compter sur la collaboration  de grands commis de l’Etat  et  non moins  sur  l’appui de milliers de citoyennes et de citoyens imprégnés d’esprit civique et qui avaient confiance dans l’avenir du Québec.

Or voici que semble avoir débuté une autre époque, d’un genre différent, qui se caractérise par l’absence d’un vrai projet collectif, une grisaille qui affecte la vie quotidienne, l’incompétence administrative, le mensonge érigé en système,  la perte de crédibilité d’un grand nombre de porte-parole politiques, des institutions  publiques qui semblent atteintes d’une  indéfinissable gangrène.  Il en résulte  un désarroi,  un sentiment d’impuissance qui affecte de nombreux  citoyens, beaucoup de cynisme, la tentation de laisser aller les choses. Nombreux sont ceux qui désormais se contentent de satisfaire des ambitions individuelles plutôt que de se préoccuper de l’intérêt général.

Pourtant « nous sommes un grand peuple », comme le proclamait René Lévesque, au soir du 15 novembre 1976. Ce n’est pas normal qu’un grand peuple patauge dans un pareil  marécage d’où émanent des odeurs sulfureuses. Pas normal  qu’on décide de laisser se désintégrer le projet d’une société moderne, de langue et de culture françaises, qui a fait son choix d’un  développement durable et rêve de faire triompher  les objectifs d’égalité, de justice sociale , de solidarité et de service du bien commun qui , dans le passé,  ont  influé à maintes reprises  sur la vie collective.

Heureusement, on discerne des signes d’un réveil,  d’une reprise en main. Des citoyens perçoivent la nécessité de renforcer  le statut du français à Montréal ; d’autres luttent fermement pour la protection du territoire agricole et s’opposent à la dilapidation des richesses naturelles, que ce soit   dans le Grand Nord ou dans la vallée du Saint-Laurent ; d’autres combattent avec énergie les distorsions qui affectent les marchés publics dans le domaine de la construction ; des spécialistes de l’information sonnent l’alarme et éveillent l’opinion publique face à des astuces visant à transformer les fonds publics en fonds privés ; des groupes sociaux se portent à la défense des droits des plus démunis et rappellent  qu’on mesure  la qualité d’un développement authentique  en tenant compte non seulement de la production de biens mais aussi d’une distribution équitable qui accorde la priorité aux  besoins fondamentaux des personnes et des familles, à  commencer par les catégories les moins nanties.

On observe un vaste  brassage d’idées et des initiatives encourageantes qui surgissent  au sein de la société civile. On doit  souhaiter  qu’à défaut de proposer en toute clarté une voie d’avenir la classe politique accompagne le courant réformateur qui vient d’en bas. Il est souvent dit qu’on a les gouvernants qu’on mérite. Il demeure que l’engagement à la direction des affaires publiques devient plus attirant  et plus fécond quand le civisme prend du galon chez les citoyens ordinaires. En fin de compte,  sortir du bourbier, c’est l’affaire de tous. Il en est ainsi en démocratie.

Qu’on rêve d’un Québec indépendant ou qu’on se contente d’un statut provincial, on devra toujours se rappeler que la qualité de la vie démocratique dépend de valeurs authentiques et de la  fibre morale qui sous-tendent   les comportements et les choix des citoyens.

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