L’ÉTAT-PROVIDENCE EN PÉRIL

La crise financière actuelle doit son origine aux spéculations et aux manœuvres douteuses d’institutions bancaires ou de corporations inféodées à celles-ci. D’autre part, elle fournit un prétexte à des usuriers haut de gamme et à des idéologues voués à la défense du capitalisme néolibéral pour relancer le procès de l’Etat-providence. On rejoue la fable des animaux malades de la peste. On s’en prend à l’âne et on innocente le lion. On tente de faire croire qu’il y a risque de voir se vider le trésor public quand on alloue de modestes ressources aux moins nantis alors qu’en contrepartie les plus riches accaparent une portion croissante de la richesse collective.

On attribue parfois au chancelier allemand Bismarck l’idée d’assurer, par l’intermédiaire de l’appareil d’Etat, une répartition plus juste des fruits de la croissance économique, son objectif étant de garantir la paix sociale et ainsi de permettre au régime autocratique qu’il dirigeait de poursuivre ses visées hégémoniques. Mais c’est plutôt chez Léon XIII qu’on trouve clairement exprimée l’idée d’Etat-providence. Ce pape affirmait sans équivoque, dans Rerum Novarum, que l’Etat, responsable du bien commun, devait se préoccuper de façon particulière du sort des plus défavorisés, à commencer par les travailleurs victimes des abus du libéralisme économique. Il est vrai, écrivait-il, que l’Etat doit protéger les droits de tous les citoyens, mais il ajoutait « Toutefois, dans la protection des droits privés, il doit se préoccuper, d’une manière spéciale, des faibles et des indigents. La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente au contraire, sans richesse pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l’Etat. Que l’Etat se fasse donc, à un titre tout particulier, la providence des travailleurs, qui appartiennent à la classe pauvre en général ».

C’est à partir de cette vision de l’ordre social inspirée de la justice distributive que s’est implantée progressivement dans plusieurs pays une conception de la vie collective où l’objectif de croissance économique a intégré celui d’un mieux-être économique et social accessible à tous. On a élargi la zone des besoins fondamentaux, à commencer par la nourriture, le logement, l’éducation, les soins de santé, un environnement sain. On a placé au premier plan le paradigme de l’économie sociale de marché. Dans les économies saines et dynamiques la satisfaction des besoins humains fondamentaux va de pair avec le dynamisme des entreprises. Or cette avancée à la fois économique, humaine et sociale requiert l’intervention régulatrice de l’Etat. Non pas une intervention paralysante et bureaucratique mais intelligente et souple et qui respecte les principes de subsidiarité et de solidarité. Ainsi se trouve-t-on à faire prévaloir une conception humaniste de la vie économique et de l’ordre social.

* * * * * * *

Mais on décèle une autre forme d’Etat-providence : celle qui se profile quand s’agglutinent autour des appareils étatiques des forces économiques qui cherchent avant tout à transformer les biens publics en biens privés, tantôt par des moyens légaux, tantôt en recourant à des manoeuvres douteuses. On s’emploie à envahir les marchés publics : construction de routes, d’écoles, de centres universitaires, d’hôpitaux, fourniture d’équipements médicaux, nouveaux produits de la technologie. Dans ce contexte on ne dénonce pas les initiatives de l’Etat, on les souhaite pour en soutirer le maximum de profit. L’Etat-providence devient un fromage, la providence des riches. A cette appropriation s’ajoute , telle la cerise sur le gâteau, un système de politiques fiscales qui contribuent à appauvrir les pauvres et à enrichir les riches.

La mainmise, directe ou indirecte, de puissances économiques sur le fonctionnement du pouvoir politique, voilà le véritable danger qui menace l’Etat-providence. Elle risque de détourner l’autorité politique d’une de ses missions primordiales, celle de construire un ordre social fondé sur une juste répartition de la richesse collective. Car « la richesse économique d’un peuple ne résulte pas seulement de l’abondance globale des biens, mais aussi et plus encore de leur distribution effective suivant la justice, en vue d’assurer l’épanouissement personnel des membres de la communauté : car telle est la véritable fin de l’économie nationale » (Mater et Magistra).

Ceux qui dénoncent l’Etat-providence quand celui-ci se met au service des gens ordinaires et des plus démunis oublient de nous dire qu’ils favorisent en sous-main leur propre modèle d’Etat-providence. Or ce modèle risque d’être générateur d’inégalités sociales et d’injustices. Il n’apporte rien de rassurant pour qui rêve d’une société plus juste et plus humaine.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *