DIALOGUE INTERRELIGIEUX AU SERVICE DE LA PAIX

Connaissance des autres cultures, dialogue interreligieux, militantisme en faveur de la paix : ce sont là des activités convergentes qui engagent l’avenir de l’humanité.

L’éminent théologien Hans Küng rappelle que la paix dans le monde passe par le rapprochement entre les religions et que son instauration dépend en grande partie d’un dialogue interreligieux plus que jamais nécessaire(1).L’histoire montre en effet que les antagonismes religieux débouchent souvent sur des affrontements armés. Or cela est devenu de moins en moins tolérable de nos jours. « L’humanité, écrit Hans Küng, pourra en effet de moins en moins accepter de laisser les religions attiser les guerres au lieu de bâtir la paix, sombrer dans le fanatisme au lieu de travailler à la réconciliation, se prévaloir de leur supériorité au lieu d’ouvrir le dialogue »(2).Mais on est toujours témoin d’affrontements où l’appartenance religieuse semble jouer un rôle prédominant : Irlande du Nord, ex-Yougoslavie, Bosnie, Tchétchénie, Soudan, Irak, etc. En revanche, on constate la présence dans toutes les religions de croyants qui ont à cœur la défense et la promotion de valeurs qui conditionnent l’instauration de la paix entre les individus et entre les peuples, telles la justice sociale et le respect des droits humains. Notre époque a besoin de l’action concertée de croyants d’allégeances différentes prêts à travailler ensemble au mieux- être humain , moral et spirituel de l’humanité.

Contexte difficile

Plusieurs obstacles freinent le dialogue interreligieux. On aurait pu croire par exemple que dans un monde où les moyens de communication sociale connaissent une croissance spectaculaire on assisterait à la multiplication des échanges et des débats sur des questions religieuses et sociales de première importance. Or cela est loin d’être évident. Ainsi on évalue à plus de 4000 les sites internet qui diffusent l’idéologie islamiste à travers le monde .Mais, selon des observateurs, ils servent beaucoup plus à exacerber les antagonismes qu’à favoriser le dialogue.

D’autres obstacles se dressent sur la voie du rapprochement, comme la confrontation de modes de pensée et de mentalités issus de croyances religieuses différentes. Là où certains y voient le signe d’une diversité enrichissante, d’autres constatent que celle-ci contribue surtout à compliquer le dialogue. Le temps aidant, les traditions culturelles se figent et deviennent imperméables à toute imprégnation venant de l’extérieur. Des univers culturels peuvent fonctionner en vase clos et bloquer tout processus d’osmose. Nous voilà bien loin du rêve d’une religion unitaire.

De surcroît, les vieux antagonismes marquent les mémoires. Les musulmans se remémorent les Croisades tandis que les chrétiens ont souvenir qu’à une époque antérieure les conquérants arabes ont envahi l’Afrique du Nord, l’Espagne, plusieurs régions de la France et imposé leur domination sur le bassin de la Méditerranée. A cette menace qui planait sur la chrétienté s’en est ajoutée une autre quand les Turcs se sont emparés de Constantinople, ont conquis l’Empire byzantin et conduit leurs armées jusqu’aux portes de Vienne. Ce sont là de sombres pages d’histoire qu’on n’oublie pas facilement.

La part des extrémismes

L’extrémisme islamique ravive les peurs anciennes. Infiltré dans le monde occidental, il menace de l’intérieur, sous le couvert de la religion. Il apparaît comme un ennemi insaisissable qui met en péril des valeurs précieuses et un modèle de société qui, aux yeux d’un grand nombre, marquent un progrès pour l’humanité. Dans un contexte pareil, on pense moins à dialoguer qu’à se protéger.

A l’opposé se dresse un autre extrémisme, celui qui prolifère dans des milieux chrétiens protestants fondamentalistes où l’on appuie les stratégies militaristes américaines. Il est inévitable que le monde musulman se sente menacé par cette approche qui prétend refléter l’esprit de l’Evangile. Un tel extrémisme rend difficile le dialogue même entre chrétiens. La distance est grande entre la doctrine sur la paix explicitée par les papes contemporains et les discours belliqueux d’influents porte-parole de la droite religieuse américaine.

Dialogue et construction de la paix

Le dialogue interreligieux ne peut se limiter à des échanges sur la paix et la non-violence, mais il demeure qu’on doit accorder une attention particulière aux dangers que recèle l’extrémisme religieux et se montrer attentif à l’urgence de multiplier les initiatives en faveur de la paix et de la promotion des droits humains, condition d’une paix stable.« La paix et le droit sont mutuellement cause et effet l’un de l’autre : la paix favorise le droit, et à son tour le droit favorise la paix » (Paul VI). L’humain est « un critère œcuménique fondamental », dit Hans Küng. Il précise : « C’est dans la mesure où une religion sert l’humanité, où , dans son enseignement dogmatique et moral, dans ses rites et ses institutions, elle promeut les hommes dans leur identité, leur signification et leurs valeurs humaines, et où elle leur permet de mener une existence porteuse de sens et fructueuse, c’est dans cette mesure qu’elle est une religion vraie et bonne »( 3).

Le dialogue favorise une meilleure connaissance des autres religions et un plus grand respect réciproque. C’est ce qu’ont expérimenté divers mouvements œcuméniques au cours des dernières décennies. J’ai eu pour ma part la chance de participer aux activités des Amitiés judéo-chrétiennes, organisme fondé à Québec en 1952( 4). Des chrétiens de diverses confessions auxquels se sont joints des membres de la communauté juive de la ville y ont appris à échanger, à mieux se connaître, à laisser tomber des préjugés. Ils ont prié ensemble et ont fait consensus sur des valeurs humanistes, même s’ils ont buté parfois sur des obstacles de taille, par exemple lors d’échanges sur le conflit israélo-palestinien et le droit des Palestiniens à un pays qui leur appartienne. Les Amitiés judéo-chrétiennes ont aidé des hommes et des femmes de bonne volonté à repousser les frontières de l’incompréhension et à faire progresser le dialogue interreligieux.

Quand on quitte l’espace judéo-chrétien, les obstacles sont plus difficiles à surmonter. La connaissance réciproque des croyances est souvent déficiente. Pour ma part, je possède un savoir bien limité sur la religion musulmane : des données historiques , la connaissance d’un certain nombre de sourates du Coran et de quelques ouvrages dont plusieurs montent en épingle des phénomènes inquiétants : le totalitarisme théocratique, des traditions qui choquent, comme l’asservissement de la femme , la polygamie, les crimes d’honneur, le recours à la violence au nom de la religion, etc. Il faudra bien, face à des problèmes de cette nature, accroître l’information et accepter de voir la réalité en face si l’on veut se retrouver sur la même longueur d’ondes.

Pour ce qui en est des autres grandes religions telles le bouddhisme ou l’hindouisme, le manque de connaissances est encore plus flagrant. A défaut d’une vision globale quelque peu adéquate, il serait souhaitable de connaître tout au moins ce que ces traditions séculaires ont à nous dire sur les valeurs humanistes et la manière de construire la paix dans le monde. « Il m’est apparu de plus en plus évident ces dernières années, écrit Hans Küng au début de son plaidoyer sur l’éthique planétaire, que ce monde unique dans lequel nous vivons n’aura une chance de survie qu’à condition de ne pas continuer à laisser coexister des éthiques différentes, contradictoires, voire se faisant mutuellement la guerre. Ce monde unique appelle un ethos fondamental unique ; cette société mondiale unique ne requiert certainement pas une religion et une idéologie unitaires, mais bien quelques normes, valeurs, idéaux et objectifs liant tous les hommes- qui les unissent et les obligent »(5).

S’approprier la vision chrétienne de la paix

Le dialogue interreligieux ne peut se limiter à l’expression de bons sentiments. Il implique des échanges d’informations et des débats d’idées, ce qui requiert au préalable une connaissance substantielle de son propre héritage religieux. Il est donc impératif que ceux qui affirment adhérer au message de l’Evangile soient capables d’expliciter les composantes fondamentales de la vision chrétienne de la paix. Or celle-ci a évolué au cours des siècles, s’est progressivement libérée de certaines contradictions, s’affirme de nos jours avec plus de clarté que jamais. Mais encore faut-il la connaître si on veut la faire connaître.

Les chrétiens des premières générations étaient des adeptes de la non-violence, proches héritiers de l’image du Christ homme de paix et de compassion, Agneau de Dieu, Celui qui invite à tendre la joue gauche à qui nous frappe à la joue droite, remplace les sacrifices sanglants par le repas eucharistique, refuse de recourir au glaive et se laisse crucifier comme un scélérat. Un idéaltype qui dépasse toute tentative d’imitation même approximative, mais demeure néanmoins un modèle qui a inspiré le comportement héroïque de milliers de martyrs, marqué en profondeur l’expérience spirituelle de François d’Assise, de Charles de Foucauld, de ces trappistes assassinés en Algérie il y a quelques années, de quakers, de mennonites, etc.

A d’autres époques, surtout quand ils se sont mis à participer activement aux jeux de pouvoir, les chrétiens ont été enclins à légitimer et à adopter les pratiques de violence à la mode. On a peu à peu transité de la non-violence à l’idée de guerre juste puis à celle de guerre sainte pour ensuite adopter le principe du droit de guerre en tant que privilège arbitraire exercé par le roi ou le prince. Restait à bénir les épées et plus tard les canons. Mais un fond de pacifisme chrétien a toujours perduré. Il a resurgi à l’époque contemporaine, face aux conflits sanglants qui ont marqué particulièrement l’histoire de l’Europe et à l’apparition d’armes de destruction massive. On parle de moins en moins de droit de guerre comme on le faisait au temps de Louis XIV. On tend à revoir la notion de guerre juste et à considérer la violence armée, incluant le terrorisme, comme un fléau, un échec pour l’humanité. Une pensée sociale chrétienne sur la guerre, la violence et la paix s’est structurée progressivement et a connu une formulation articulée avec la célèbre encyclique Pacem in terris de Jean XXIII , les nombreuses prises de position sur la paix de Paul VI et Jean-Paul II , la remarquable Lettre des évêques américains sur la paix de 1983 , sans oublier les nombreux ouvrages de théologiens , d’historiens, de sociologues et d’éthiciens qui ont contribué à remettre à l’avant-scène une vision chrétienne de la paix en connexion avec des racines évangéliques. Ce qui ne veut pas dire qu’on trouve dans cette nouvelle approche des recettes toutes faites pour solutionner chaque conflit qui surgit ici et là dans le monde .Mais au moins on peut s’appuyer sur un fil conducteur qui conduit à opter de prime abord pour le dialogue et non pour la violence armée.

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On observe en fait de nos jours chez beaucoup de chrétiens un virage culturel et éthique face à la guerre, la violence, la course aux armements, la menace nucléaire. On cerne mieux les paradigmes d’inspiration évangélique que les alluvions d’une culture belliciste avaient recouverts au cours des siècles. On reconnaît l’urgence de consolider les piliers de la paix dont parle Jean XXIII : la vérité, la justice, la liberté, la solidarité. On prend conscience de l’interconnexion qui relie la recherche de la paix et la promotion des droits humains, le développement intégral et solidaire, le culte des institutions démocratiques, l’urgence de freiner la course aux armements, le refus de la violence armée en tant que premier recours pour régler les conflits. Des paradigmes qui ont pris racine dans un terreau chrétien, mais dont la portée est universelle et qui méritent de figurer en tête de liste quand on dresse l’ordre du jour du dialogue interreligieux.

LOUIS O’NEILL
Janvier 2007

 

Notes

 

(1) Hans Küng, Projet d’éthique planétaire, Paris, Editions du Seuil,1990

(2) Ouvrage cité, p.11

(3) Ouvrage cité, pp.148-149

(4) Voir Louis O’Neill, Les trains qui passent, Montréal, Fides, 2003,pp. 55-64

(5) Hans Küng, ouvrage cité, pp.10-11

L’ACCOMMODEMENT VAUT-IL AUSSI POUR LA MAJORITE ?

Il faut reparler du principe de l’accommodement C’est dans l’air. On en débat dans les conversations privées et dans les médias. L’affaire dérange. Mais ce qui avant tout dérange, c’est la manière d’interpréter le principe.

L’accommodement raisonnable est en soi une bonne invention. Voici par exemple que deux institutions privées, le YMCA et une communauté hassidique, concluent une entente de bon voisinage. On givre quelques fenêtres d’un gymnase pour assurer une plus grande discrétion quand des femmes s’adonnent à des exercices de conditionnement physique. Une solution toute simple, d’autant plus que la communauté juive concernée assume les frais du givrage. Pas de problème. A moins d’argumenter à la manière de cette éditorialiste qui estime que c’est un droit pour les femmes d’être vues à leur guise, peu importe les circonstances ; un droit nouveau, original, non encore inscrit dans les chartes.

L’accommodement dans le domaine public est parfois compliqué et peut donner lieu à des décisions cocasses. Par exemple, on a banni les crèches de la Nativité dans plusieurs écoles afin de ne pas heurter des membres de minorités non-chrétiennes. En certains endroits on n’ose plus chanter des cantiques de Noël pour ne pas déplaire à des non-chrétiens. On marche sur le bout des pieds, car on ne veut choquer personne.

Ce désir d’accommoder s’inspire de bons sentiments. Mais j’aimerais que la dévotion à l’accommodement se pratique également quand il s’agit des droits de la majorité, même s’il est vrai que le principe en question a été invoqué d’abord pour privilégier des individus appartenant à des minorités. Car une question se pose : quand des citoyens font partie d’une majorité, perdent-ils leurs droits ?

Qu’on se rappelle le cas de l’enseignement religieux à l’école. En juin 2005, le gouvernement du Québec a fait adopter la loi 95, qui supprime le droit des citoyens de foi chrétienne à un enseignement religieux offert librement à ceux qui en font la demande : un droit reconnu par la Charte des droits et libertés (article 41, aboli) et par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Qui plus est, on a refusé le droit, fondé sur le respect de la liberté de conscience, d’être exempté du nouveau cours dit de culture religieuse dans le cas où l’enseignement dispensé heurterait les convictions religieuses de parents ou d’étudiants. L’intention du législateur était claire : faire table rase du passé religieux du Québec. En ce cas-ci, pas question d’accommodement. « On est rendu là », avait déclaré avec emphase le ministre de l’éducation.

C’est donc moins le principe de l’accommodement qui fait problème que son interprétation et son application. Car accorder un espace au sein de la société d’ici pour des traditions et des approches culturelles nouvelles témoigne d’une saine ouverture d’esprit et peut s’avérer un catalyseur d’enrichissement humain, comme ce fut le cas jadis au temps des échanges entre les pionniers de la Nouvelle –France et les représentants des nations amérindiennes. Car chaque religion, chaque groupe ethnique apporte des traditions particulières et une vision du monde que l’on a intérêt à mieux connaître, voire parfois à partager et à intégrer. Il peut même arriver que la culture et les coutumes de nouveaux arrivants aident à redécouvrir des valeurs précieuses que beaucoup de gens d’ici semblent en voie de délaisser, telles le respect de la vie, le mariage et la famille, le culte du travail, la solidarité.

Mais pour être fructueuse cette stratégie d’ouverture doit satisfaire deux conditions. Il faut en premier que les apports nouveaux soient conciliables avec les valeurs humanistes fondamentales qui font l’objet d’un consensus au sein de la société d’accueil. Il est nécessaire en outre qu’on tienne compte aussi de la majorité d’ici, de ces milliers de Québécois de tradition chrétienne à qui on semble vouloir imposer l’abandon d’acquis historiques précieux, comme si une majorité n’avait que des devoirs et aucun droit.

Etre ouvert et accueillant, c’est bien ; se renier soi-même, c’est signer sa défaite et régresser.

 

TRAVAIL ET CROISSANCE HUMAINE

Un ancien premier ministre du Québec a provoqué un débat fort intéressant sur la place que le travail occupe ou devrait occuper dans la vie quotidienne des Québécois. La question : ceux-ci aiment-ils travailler ou ont-ils tendance à jouer au tire-au-flanc ?

La plupart des gens veulent travailler, cela ne fait aucun doute. Surtout si on leur verse un salaire convenable. Beaucoup acceptent d’accomplir des tâches fastidieuses et souvent routinières, indispensables au bon fonctionnement de la vie collective : vidangeurs, camionneurs, préposés à l’entretien, caissières, ouvriers et ouvrières en usine, préposés aux soins de santé, etc. Des milliers de femmes assument des charges familiales sans recevoir aucune rémunération. Des hommes et des femmes se consacrent au bénévolat. Nombreux sont ceux et celles qui ont le désir de se réaliser dans le travail, quelle qu’en soit la nature.

Dans l’antique tradition gréco-romaine, on manifestait peu d’estime pour le travail manuel. On le disait servile, c’est-à-dire réservé aux esclaves. Cela incluait même la médecine ! L’homme libre d’Athènes, citoyen à part entière, aurait eu le sentiment de s’abaisser en accomplissant une tâche manuelle. Grâce à une cohorte d’esclaves à son service, il pouvait se permettre de participer à sa guise aux débats publics. La démocratie athénienne était l’apanage d’une minorité de privilégiés qui brassaient de grandes idées en confiant à des esclaves le soin d’assurer le quotidien,

Au contraire, la tradition juive a valorisé le travail manuel et la tradition chrétienne a pris le relais. Jésus de Nazareth était menuisier. Une secte fondée par un raboteur de planches, disait en se moquant le philosophe Celse. Plusieurs disciples pratiquaient le métier de pêcheurs. L’Apôtre Paul était tisserand et se faisait un point d’honneur de travailler de ses mains et de ne pas vivre aux dépens des autres. Il rappela à l’ordre des Thessaloniciens qui vivaient dans l’oisiveté. « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus », leur disait-il.

Dans la culture judéo-chrétienne, le travail est vu comme une peine, une forme de pénitence, mais aussi comme une activité créatrice et un moyen de se réaliser personnellement et de participer à la construction de la société. La Règle de saint Benoît prescrit que les religieux doivent consacrer une partie de la journée au travail manuel. . Grâce au travail des champs, dans les ateliers, dans la fabrication d’œuvres d’art, dans des ouvrages techniques, chaque monastère pouvait se suffire matériellement, pratiquer l’hospitalité et nourrir les pauvres qui venaient quémander de l’aide.

Tous les métiers avaient leur place au cœur de la cité médiévale. Les artisans, regroupés en confréries et en corporations, détenaient des droits et assumaient des obligations. On était convaincu de la dignité du travail et conscient de son importance dans l’édification de la cité chrétienne. Certains, parmi ces travailleurs, se livraient aux activités commerciales et financières. Ils ont été à l’origine de la classe bourgeoise et les pionniers du capitalisme.

Le travail crée le capital. Mais le capitalisme sauvage du XIXème siècle va déposséder les travailleurs du fruit de leur travail et provoquer la dégradation de leurs conditions de vie, un phénomène qui se reproduit de nos jours dans beaucoup de pays du tiers monde. Face à ce scandale, le marxisme inventera un modèle de révolution qui, dans les faits, aggravera souvent les conditions de vie des travailleurs. En contrepartie, l’économie sociale de marché, proche de la pensée sociale chrétienne, proposera une autre voie, nettement plus féconde.

On trouve dans l’encyclique Le travail humain de Jean-Paul II, une remarquable synthèse de la pensée sociale chrétienne sur le travail. Fil conducteur du document : la valeur première du travail provient non pas d’abord de la sorte de travail exécuté, mais de la dignité de la personne libre qui consacre ses énergies à accomplir des tâches dont la valeur objective peut varier en fonction de certains critères socio-économiques. Ce qui vaut en premier lieu, dit le pape, c’est le travailleur qui actualise son potentiel humain, assume une charge familiale et concourt à l’édification de la société. Cette valorisation humaine est à la base du progrès tant économique que social.

Quand on débat sur le travail, il est pertinent de ne pas négliger cette vision des choses qui dépasse les considérations économiques strictement comptables. Respecter le travail et les travailleurs, c’est faire preuve d’humanisme. Et c’est rentable.

 

CROIRE, UN ACTE D’INTELLIGENCE

On attend toujours que des experts en islamisme nous disent si ce que le pape Benoît XVI a laissé entendre concernant le lien qui existerait entre la religion musulmane et la violence est fondé ou non. Ce qu’on sait en revanche, c’est que les propos du Saint-Père ont suscité plusieurs réactions violentes, dont l’assassinat d’une religieuse en Somalie. Le pape a multiplié les paroles et les gestes d’apaisement dans l’espoir de prévenir d’autres débordements. Il a semblé horrifié à l’idée que ses cogitations théologiques puissent mettre en danger la vie de chrétiens ordinaires occupés à semer un peu d’espoir autour d’eux dans des pays où la violence empoisonne l’existence quotidienne.

L’incident de Ratisbonne a éclipsé « la pointe du récit », comme diraient des exégètes. Car ce dont le pape voulait avant tout entretenir ses auditeurs, c’est de la connexion entre la foi chrétienne et la raison. En effet, la foi chez les chrétiens s’accompagne normalement d’un cheminement où l’acte d’intelligence joue un rôle de premier plan, aussi important que les pratiques religieuses qui constituent un prolongement connaturel de l’acte de croire.

La foi chrétienne est investigatrice. Elle veut savoir. Elle s’enracine dans le Verbe, le Logos. Le croyant de tradition chrétienne sait qu’il ne pourra jamais, en ce monde, cerner adéquatement les réalités spirituelles, mais il est sans cesse enclin à formuler des interrogations, à tenter de réduire l’espace du mystère, à franchir les frontières d’un univers pressenti mais jamais directement perçu. Se développe chez lui une forme de culte de la raison en recherche de vérité, une rationalité intégrée à l’acte de foi et dont saint Thomas d’Aquin est sans doute le modèle le plus représentatif, mais non le seul. Pensons par exemple à Erasme, Thomas More, Pascal, Henry Newman, Louis Pasteur, Gilbert Chesterton, Jacques Maritain, Teilhard de Chardin, etc. Adepte de la pensée aristotélicienne, Thomas d’Aquin a poussé à la limite la tension entre foi et raison, persuadé que les deux démarches sont convergentes et vouées à se compléter mutuellement.

La raison observe la nature, les réalités visibles. Elle discerne les signes d’un plan, d’un dessein intelligent perceptible peu importe qu’on se dise créationniste ou évolutionniste. Elle en tire un savoir, des conclusions. Celui qui est croyant suit le même cheminement que celui qui ne croit pas, mais sa foi le pousse à aller plus loin. La Parole révélée lui fournit d’autres points de repère tout en suscitant de nouvelles interrogations. Un bon exemple de cette complication ajoutée est sans doute le récit des origines du monde que nous propose le Livre de la Genèse. L’acte d’intelligence du croyant englobe ici à la fois la perspective créationniste du récit biblique et les nouvelles hypothèses de la science moderne. Croyant, philosophe et scientifique, Teilhard de Chardin a réussi avec finesse à faire converger sur cette question des cheminements intellectuels que d’autres penseurs jugent contradictoires.

La dimension raison de l’acte de foi constitue un paradigme premier de la tradition chrétienne. D’où un préjugé en faveur du savoir, nonobstant les conflits qui ont surgi à toutes les époques entre les traditions religieuses et le savoir critique qui souvent se heurte aux croyances. Ce n’est pas un effet du hasard si le monde chrétien a toujours cultivé un vaste espace favorable à la création et au développement d’institutions vouées à la transmission du savoir : écoles abbatiales et capitulaires, universités médiévales, innombrables fondations religieuses voués à l’éducation, enseignement des humanités dispensé dans les collèges fondés par les Jésuites et imité par de nombreuses autres institutions éducatives, des établissements plus humbles destinés à l’instruction des paysans et des ouvriers : un même trait culturel, une même tendane.de fond, celle de la foi qui croit en la primauté de la raison, une raison qui, enracinée dans la liberté d’esprit, recherche inlassablement ce qui est vrai, bien et beau. Une raison qui intervient comme une médiation entre la foi en Dieu et le monde dans lequel nous pérégrinons. Une raison qui, là où on la tient en estime, protège contre les dérapages du fondamentalisme religieux.

Paradoxe voltairien : cet homme des Lumières dénonçait l’obscurantisme religieux mais en même temps reprochait aux Frères des écoles chrétiennes de trop se préoccuper d’instruire les fils de paysans, car il craignait que ceux-ci, ayant goûté au savoir, en arrivassent à délaisser le métier d’agriculteur, ce qui aurait pu mettre en péril la sécurité alimentaire du seigneur de Ferney et de ses commensaux. Il croyait au règne de la raison, mais selon des balises qui convenaient à son statut de grand bourgeois éclairé. Les bons frères des Ecoles chrétiennes, eux, croyaient au droit à un savoir accessible à tous. Des démocrates à leur façon.

Paradoxe romain : tandis qu’à Rome un pape peu transcendant, Clément XIV, décidait de supprimer la Compagnie de Jésus, l’impératrice Catherine 11 de Russie et le Roi de Prusse Frédéric 11 offraient un refuge aux Jésuites bannis de l’espace catholique. Ils ne voulaient pas se priver des avantages de l’enseignement de qualité que dispensaient ces religieux. « Cette troupe d’hommes paisibles et innocents, disait l’impératrice, vivra dans mon empire, parce que, de toutes les Sociétés catholiques, c’est la plus propre à instruire mes sujets et à leur inspirer des sentiments d’humanité et les vrais principes de la Religion chrétienne » L’impératrice tenait en haute estime l’humanisme chrétien fondé sur la raison et la liberté d’esprit qui imprégnait l’enseignement dispensé par les disciples d’Ignace de Loyola.

Même trait culturel qui marque l’histoire de la Nouvelle-France, où, dès les débuts de la colonie, les pionniers établissent des maisons d’enseignement de qualité : Collège des Jésuites, Séminaire de Québec, Couvent des Ursulines, maisons des Dames de la Congrégation, etc. Au lendemain de la Conquête et dans les décennies qui ont suivi, des artisans du savoir ont réussi, nonobstant la pénurie des ressources et des obstacles que des pouvoirs politiques, voire religieux, allergiques au fait français dressaient sur leur route, à construire un vaste réseau d’établissements éducatifs au Québec et au Canada. Des religieux missionnaires ont ajouté une dimension internationale à ce réseau en implantant des maisons d’enseignement partout à travers le monde. . Pour ces hommes et ces femmes, foi, raison et savoir allaient de pair.

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La foi, acte d’intelligence et catalyseur d’une pensée investigatrice : c’est le paradigme que le pape a tenté de mettre en lumière lors du discours de Ratisbonne. Il a raté la cible. Il n’a pas trouvé les mots appropriés pour exprimer sa pensée. Peut-être aussi que certains ne voulaient pas de toute façon comprendre ce qu’il voulait dire et ont pris prétexté d’une citation pour grimper dans les rideaux. Chacun sa façon de dialoguer.

 

DE LA TREVE A LA PAIX

Il est lourd le bilan du conflit entre Israël et le groupe Hezbollah : des milliers de victimes innocentes, des infrastructures en ruine, des villes détruites, des tas de gens plongés dans la souffrance et la misère, des pauvres qui se retrouvent encore plus pauvres qu’avant, une haine mutuelle qui prolifère dangereusement. On peut toujours se demander si ce fut une guerre juste ou injuste. Quelle que soit la réponse, il demeure que toute guerre est un fléau, un échec pour l’humanité. « Une guerre est toujours un échec pour l’humanité» ( Jean-Paul II).

Dénoncé avec virulence, le terrorisme n’est qu’une forme de guerre parmi d’autres. Une guerre sale, a-t-on dit. Mais il n’existe pas de guerre propre. Ce qu’on appelle terrorisme ne représente qu’une des facettes de la force brute. Larguer des bombes superpuissantes sur des populations sans défense est non moins terrorisant que de lancer à l’aveuglette des roquettes artisanales, surtout quand on utilise des bombes à fragmentation dont l’effet recherché est d’accroître les blessures et les souffrances. La barbarie peut revêtir plusieurs visages et les actes de cruauté s’influencent mutuellement. « Le problème des guerres : on finit par ressembler à son ennemi. Les adversaires déteignent l’un sur l’autre » ( Patrick Besson).

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La trêve annoncée au Liban est fragile, très fragile. Nonobstant cette fragilité, elle marque un gain. Une pause que ceux qui subissent les contrecoups des combats accueillent avec joie. Les chrétiens de l’époque médiévale l’avaient compris. Ils avaient inventé la Trêve de Dieu, c’est-à-dire des espaces de temps où il était interdit de guerroyer, par exemple le dimanche et les jours de grandes fêtes religieuses. A défaut de ne pouvoir empêcher les affrontements on essayait de son mieux de freiner les ardeurs belliqueuses des seigneurs de la guerre. On cherchait à limiter les dégâts causés par les conflits, et ce à une époque où la capacité de destruction des armes était dérisoire en comparaison de ce qu’elle véhicule de nos jours.

La trêve permet le dialogue, la négociation. Elle ne garantit pas la paix, mais ouvre la voie qui peut éventuellement y conduire. Elle se distancie de la stratégie qui se résume à la force brutale, comme si cette dernière apportait avec elle la preuve du bien-fondé d’une cause. Elle donne la préséance, à travers la négociation, à la recherche du droit, de la justice, et aussi du compromis.

Pour l’Etat d’Israël, le premier droit, c’est celui d’exister et de se développer sans avoir à vivre sous la menace d’agressions répétées. Un droit que les pays voisins ont le devoir de reconnaître sans réserve et de respecter.

Mais l’Etat d’Israël a aussi des obligations. La première, c’est de mettre fin à sa politique de harcèlement envers les Palestiniens qui vivent dans les territoires occupés et sont victimes d’injustices quotidiennes. La deuxième commande qu’on répare les torts subis par les centaines de milliers de Palestiniens victimes de la guerre de 1948 , qu’on a dépossédés de leurs terres et de leurs maisons et entassés dans des camps de misère. La troisième exige que l’armée israélienne quitte les territoires qu’elle a envahis en 1967 et qu’elle occupe illégalement au mépris de plusieurs résolutions des Nations unies. Pas de paix sans réparation des injustices.

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La trêve, on la doit à la couverture télévisée et journalistique qui a provoqué un sursaut d’indignation à travers le monde et forcé les instances onusiennes à intervenir sans trop se traîner les pieds. On souhaiterait que le même phénomène se reproduise face à d’autres drames, par exemple dans le cas du Darfour ou celui de la Tchétchénie.

Nonobstant des atermoiements, l’ONU a fait preuve d’une efficacité tangible dans ce dossier et redoré son image d’institution indispensable au maintien et à la promotion de la paix. Elle remplit tant bien que mal sa mission qui consiste à faire reconnaître qu’il existe un bien commun universel et qu’on doit chercher à construire une communauté mondiale où les droits humains et la solidarité finiront par prévaloir sur les impérialismes, les égoïsmes nationaux et le vieil atavisme qui incite à croire que le chemin de la paix passe par la violence brute. Comme le rappelle Jean XXIII, dans Pacem in terris, « le but essentiel de l’Organisation des Nations unies est de maintenir et de consolider la paix entre les peuples, de favoriser et de développer entre eux des relations amicales, fondées sur le principe de l’égalité , du respect réciproque et de la collaboration la plus large dans tous les secteurs de l’activité humaine »

C’est là un objectif ambitieux, assaisonné d’un brin d’utopie, mais qu’on ne peut laisser tomber sous peine de mettre en danger l’avenir de la grande famille humaine.

 

CHOISIR ENTRE LA GUERRE ET LA PAIX

L’expansion du terrorisme dans le monde, la reprise de la guerre du Liban, l’occupation de la Cisjordanie par Israël, la guerre déclenchée par les Américains en Irak, le bourbier afghan dans lequel s’enfonce l’armée canadienne, le génocide en cours au Darfour, l’interminable conflit qui sévit dans le sud du Soudan, les massacres perpétrés par les Russes en Tchétchénie, l’oppression militaire chinoise au Tibet : autant de cas de violence armée qui incitent à revoir notre façon de penser sur la guerre et la paix. Cette mise à jour peut guider nos choix politiques, ne serait-ce que de nous inciter à ne plus considérer la violence armée comme la solution logique face aux divergences qui surgissent entre nations ou à l’intérieur des nations.

Il est utile, dans cette optique, d’approfondir certaines données, telles :: la notion de guerre juste, le droit en temps de guerre, la connexion entre la fin et les moyens, la proportionnalité, la force au service du droit, le choix de la paix, la pratique du dialogue civilisé.

La guerre juste

Les premiers chrétiens étaient pacifistes et adeptes de la non-violence. Ce qui n’a pas empêché certains d’entre eux d’embrasser la carrière militaire dans l’armée romaine. Ils ont témoigné leur loyauté envers l’ordre romain même au temps où ils étaient victimes de persécutions. Quand, avec l’avènement de l’ère constantinienne, le christianisme est devenu religion officielle de l’Empire, les chrétiens se sont sentis encore plus solidaires d’un système politique et social qui assurait un espace de paix par les armes et le respect de certaines règles de droit. Mais la pratique de la non-violence, enracinée dans l’Evangile, n’a cessé d’influencer les comportements des disciples du Christ. On en trouve une illustration frappante chez François d’Assise, qui désapprouvait les Croisades et préconisait le dialogue avec le Sultan et le monde musulman.

La violence armée apparaît comme une composante quasi naturelle de la conduite humaine et a marqué l’histoire à toutes les époques. C’est à la lumière de ce fait qu’a pris forme peu à peu la théorie de la guerre juste, dont la première formulation structurée est attribuée à saint Augustin. On ne voulait pas justifier la guerre, mais en baliser la pratique. Comme la violence armée semblait un fléau en apparence inéluctable, on a tenté de le refréner en recourant à des règles morales. On a ainsi progressivement encadré le droit de guerre (jus ad bellum) et établi les critères de la guerre juste. On retrouve un résumé de manière de voir dans la célèbre Lettre des évêques américains sur la paix, publiée en 1983. Ces critères sont les suivants : une juste cause, une autorité morale qui décide du droit de guerre, la règle de la justice comparative, l’intention droite, l’ultime recours, la probabilité de succès, la proportionnalité qui tient compte des coûts humains et sociaux.

Une question surgit au départ : qui va évaluer la juste application des critères ? Car l’histoire montre que ceux qui déclenchent les conflits ont tendance à décider eux-mêmes de la justification de leur droit de guerre. Louis XIV, Napoléon Bonaparte, les chefs militaires espagnols, britanniques ou français engagés dans les conquêtes coloniales, les décideurs politiques qui se sont lancés dans la folle aventure de la première Grande guerre mondiale, Mussolini, Hitler, George W.Bush : tous ont décrété eux-mêmes que la cause qu’ils défendaient était juste et qu’il leur appartenait de définir le droit de guerre.

Dans les faits, on décèle peu de conflits armés qui peuvent s’appuyer sur une justification morale solide, telle la défense légitime, la réparation d’une injustice, le secours apporté à une tierce partie injustement attaquée, etc. Un rare cas, à l’époque moderne, d’une guerre juste est celui de la lutte menée par les Alliés contre les forces nazies, lesquelles représentaient une menace grave pour de nombreux pays et pour la civilisation occidentale.

On peut recenser en contrepartie d’innombrables conflits sanglants, dépourvus de quelque fondement légitime, qui ont causé des dommages graves parmi les belligérants et au sein des populations qui ont subi les conséquences des combats. Pensons par exemple aux millions de morts de la guerre 1914-1918 ou encore aux millions de Juifs, Polonais, Russes victimes de la barbarie hitlérienne.

Dans l’optique chrétienne la guerre demeure toujours un fléau, un malheur. « De la peste. de la faim et de la guerre, délivre-nous, Seigneur », clame une antique prière. Elle constitue une sorte d’épidémie mentale et sociale qui s’abat sur les peuples et s’empare d’eux, un goulot d’étranglement douloureux qui freine la marche de la civilisation. Fondateur de la polémologie, Gaston Bouthoul la considère comme un macro-phénomène étrange que les sociologues et les historiens réussissent mal à décortiquer.

La conduite de la guerre

Tandis que le jus ad bellum vise à circonscrire le droit de guerre, le jus in bello tente de régir la conduite qui s’impose au cours des hostilités. Il a donné naissance aux conventions internationales qui visent à protéger les droits des prisonniers de guerre et ceux des populations civiles. Ces conventions interdisent les massacres des citoyens sans défense, les traitements humiliants ou dégradants, le recours à la torture, la spoliation des biens, etc. Ces règles sont souvent bafouées. Les massacres perpétrés par les armées allemandes en Pologne et en Russie, ceux commis par les armées soviétiques victorieuses, le bombardement de la ville de Dresde par les avions britanniques, la destruction de Nagasaki et d’Hiroshima, Abou Ghraïm et Guentanamo, des kamikaze qui tuent des citoyens innocents, le terrorisme qui frappe au hasard, des avions israéliens qui pourchassent et tuent des Libanais sans défense : autant d’atteintes aux règles de droit qui régissent la conduite de la guerre. Au fait, les conflits armés sont propices à la multiplication d’actes barbares, et ce dans un camp comme dans l’autre. Comme Aristote l’avait constaté, la violence armée crée plus de méchants qu’elle n’en supprime.

La fin et les moyens

Le débat sur la justification des moyens au nom d’une fin jugée légitime vient de resurgir à l’occasion de la guerre livrée au terrorisme. Un juriste de l’Université Harvard a justifié le recours à la torture au nom de la lutte qu’il faut à tout prix gagner contre le terrorisme. Il se range ainsi dans le même camp que les policiers de la Gestapo qui torturaient les partisans de la Résistance en France ou celui des services français de sécurité qui recouraient à la torture pour briser la résistance de rebelles algériens. C’est la même logique qui explique la création des camps de prisonniers de Guantanamo. Ainsi en arrive-t-on à « perdre son âme », comme a dit José Manuel Barroso, président de la Communauté européenne.

Le problème de la fin et des moyens redevient d’actualité chaque fois qu’on recourt à des techniques moralement indéfendables, tel le suicide que commettent de jeunes kamikaze ou le terrorisme d’Etat que pratiquent certains pays. Pas de jus in bello qui tienne dans des conditions pareilles.

Proportionnalité

Le principe de proportionnalité implique qu’il doit exister un certain équilibre, une mesure, entre les dommages subis et les représailles auxquelles on se livre. Mais il n’est pas facile d’appliquer ce principe avec justesse quand un des protagonistes dispose d’une force largement supérieure. La tentation est grande d’écraser l’adversaire quand on peut utiliser une force de frappe donnant la capacité d’exterminer aussi bien les civils que les combattants adverses, de détruire à son gré les infrastructures, de transformer les villes en amoncellement de ruines.

Il apparaît indéniable que la contre-attaque entreprise par l’Etat d’Israël contres les Hezbollah au Liban n’a respecté aucunement le principe de proportionnalité. Des observateurs ont , non sans raison, parlé de crime de guerre. Le terrorisme d’Etat qu’a pratiqué Israël était une réponse disproportionnée aux attaques de petites bandes armées dont la capacité de nuisance demeurait limitée, sauf que l’excès dans la répression leur a donné une apparente légitimité et pavé la voie à de nouveaux excès de violence. « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire », dit le poète. Mais en outre on envenime les choses.

La force au service du droit

Ce principe est noble, son application complexe. Le droit sans la force est souvent une illusion, mais la force sans le droit ouvre la voie à la barbarie. A l’intérieur d’un pays les forces de l’ordre veillent en principe à garantir le respect du droit. Dans les faits, le pouvoir dont elles disposent est ambivalent. Soumis aux règles de droit, les corps policiers assurent la sécurité des citoyens alors que les régimes policiers créent l’insécurité et souvent répandent la terreur. Nombreux sont les pays où les forces de l’ordre se révèlent les pires ennemis des libertés civiques.

Les nations qui disposent d’une grande force militaire peuvent être tentées de confondre le droit avec la supériorité des armes et d’imposer leur domination au nom de valeurs dont elles prétendent faire la promotion. Elles s’attribuent la mission d’imposer la paix : paix romaine, paix britannique, paix soviétique, paix américaine, etc. L’impérialisme prétend vouloir contenir les excès des petites nations ou ethnies, mais il pratique lui-même un nationalisme dominateur qui s’arroge la mission de mettre la force au service du droit et ainsi faire progresser la civilisation. « Le fardeau de l’homme blanc », disait Rudyard Kipling, en parlant de l’obligation impartie aux troupes britanniques d’imposer la paix à des peuples qu’on disait arriérés. Comme si la prédominance militaire garantissait la supériorité d’une civilisation.

La force ne prouve pas le droit. Une des tâches de l’Organisation des Nations unies (ONU) est plutôt de faire prévaloir le droit au moyen de la négociation sans exclure, en dernière instance, le recours à la force. L’organisme a souvent procédé à des interventions qui ont été efficaces. Il a aussi connu des insuccès, explicables en partie par le manque de collaboration d’Etats enclins à se faire justice eux-mêmes. Il demeure que la création de l’ONU et la mise en place de mécanismes de négociation marquent un progrès de la civilisation.

Mais la culture belliciste continue d’influencer le comportement des individus et des collectivités. Son influence aide à comprendre que des peuples puissent approuver que leurs dirigeants se lancent dans l’acquisition d’armements coûteux alors que des milliers de concitoyens vivent dans des taudis, sont privés d’eau potable , de soins de santé ou de services éducatifs. Un exemple récent : le leader politique vénézuélien Hugo Chavez , progressiste présumé, vient de dépenser un milliard$ dans l’achat d’équipements militaires, alors que des centaines de milliers de citoyens du pays qu’il dirige croupissent dans la misère et la pauvreté. Encore s’il y avait urgence ! Mais qui donc veut déclarer la guerre au Venezuela ?

Le choix de la paix

L’option pour la paix est un choix philosophique et éthique. Pas seulement la paix comme vœu pieux, mais aussi comme valeur et comme objectif d’un projet réfléchi et articulé. Un choix qui considère la violence armée comme un fléau, une régression de l’humanité, même là où son emploi semble devenu inévitable. Un choix qui privilégie la non-violence et s’emploie à créer les conditions favorables à la solution pacifique des conflits. Un choix qui commande une conversion culturelle et éthique et la rupture avec une antique tradition qui , ouvertement ou implicitement, glorifie la violence : celle à laquelle s’adonnaient les légions romaines, les tribus barbares, les chevaliers du Moyen Age qui incarnaient l’honneur et le courage face à des forces du mal, les Croisés : celle que pratiquent de nos jours les soldats enrôlés dans des troupes de choc, les forces aériennes qui exterminent des citoyens innocents, les terroristes et les kamikaze prêts à donner leur vie pour une cause devenue sacrée en apparence. Détruire, c’est facile ; c’est même fascinant, quand s’y ajoute la gloire.

L’option pour la paix devient un choix impératif quand les objectifs que poursuit la violence armée sont nettement dépourvus de quelque légitimité : le goût d’en découdre avec des voisins détestés, des territoires à conquérir et à exploiter, des ressources pétrolières alléchantes, des gains commerciaux substantiels, un accroissement du prestige international, etc.

Les peuples en recherche de paix et de rapports cordiaux avec d’autres peuples ne sont pas froussards. Simplement plus civilisés.

Le dialogue civilisé

La voie du dialogue n’est pas réservée aux diplomates et aux experts des Nations unies. Nous vivons dans un monde transformé par la technologie où les moyens de communication peuvent servir à rapprocher les individus et les collectivités. Au lieu de multiples monologues qui alimentent un dialogue de sourds il faut instaurer des échanges qui favorisent l’établissement d’un consensus sur le caractère sacré de la vie, les droits humains, la justice sociale, le développement solidaire, la primauté de la coopération sur la compétition et sur les rivalités d’ordre économique, les moyens de solutionner pacifiquement les conflits,etc.. Un dialogue qui s’appuie au départ sur les quatre piliers fondamentaux de la paix proposés par Jean XXIII : la vérité, la liberté, la justice, la solidarité.

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Pour conclure

On croira peut-être déceler dans les réflexions qui précèdent une vision des choses qu’on pourrait qualifier d’idéaliste, pareille à celle qui imprègne la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ou l’encyclique Pacem in terris. Mais cet idéalisme, que certains peuvent considérer comme une lubie, pourrait se révéler plus fécond, plus efficace que les stratégies boiteuses auxquelles s’adonnent souvent les gens de pouvoir dont la myopie et l’aveuglement entraînent l’humanité dans une succession de conflits aussi désastreux les uns que les autres. L’histoire a maintes fois révélé la faillite de la violence qui engendre la violence. Le temps est venu d’accorder la préséance aux stratégies de paix.

 

JEUX DE GUERRE

La guerre accompagne l’histoire de l’humanité. Plus que la paix. La guerre à laquelle on se résigne ou qu’on entreprend se veut souvent la dernière, la der des ders. En attendant la prochaine. Selon un vieil adage romain, qui veut la paix doit se préparer à la guerre. Mais l’histoire montre que celui qui prépare la guerre finit le plus souvent par s’enfoncer dans la guerre. Adieu la paix.

L’institution militaire est une composante, incontournable aux yeux de certains, de la souveraineté. Comme s’il était dans le destin d’un pays de vivre entouré d’ennemis, ce qui fut par exemple longtemps le cas pour la Pologne, obligée de composer avec des voisins pas très commodes. Mais de là à définir l’armée comme partie intégrale de la personnalité nationale, c’est quelque peu excessif.

Il arrive d’autre part que l’armée se voit confier comme mission première de mater les citoyens qui rouspètent, les victimes d’un pouvoir inepte ou corrompu, les pauvres à bout de patience. Elle devient alors l’instrument de répression par excellence, comme cela arrive dans beaucoup de pays.

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Voisin de la première puissance militaire mondiale, le Canada ne dispose que d’une petite armée dont l’équipement modeste suffit pour accomplir les missions de paix dont le pays s’est fait une spécialité.. L’ère de la frugalité semble terminée. On se prépare à investir des milliards pour que la force militaire canadienne puisse se donner les airs d’une puissante armée. Les forces de paix sont en voie de se transformer en forces de guerre. C’est un virage historique.

C’est aussi un réalignement sur l’idéologie belligène, « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». Œuvrer dans les misions de paix apparaît désormais comme de l’angélisme. A la guerre que conduisent les terroristes répondra à l’avenir la guerre musclée, avec des navires, des avions de combat, des hélicoptères, des chars d’assaut, des milliers de camions militaires et de mitrailleuses, une technologie sophistiquée. .Du sérieux, en somme. Avec en perspective des milliers de victimes innocentes et des profits intéressants pour l’industrie militaire.

Ce virage escamote la réflexion sur les sources des conflits, les causes proches, mais aussi celles qui sont plus profondes, inscrites dans l’histoire et la misère des peuples. Celles en outre qui renvoient aux appétits des trafiquants d’armes. Les conflits ruinent les peuple et sèment la misère mais enrichissent beaucoup d’investisseurs. Parmi eux, et sans qu’ils s’en aperçoivent, les cotisants aux caisses de retraite, incluant des universitaires pacifistes.

Dans plusieurs pays pauvres des milliers d’adolescents apprennent à manier des mitrailleuses fabriquées ailleurs et assassinent des citoyens sans défense. . Il y est plus facile d’y importer des armes en provenance de pays riches que d’obtenir de l’aide pour construire des écoles ou des centres de santé. Les sols sont en friche, l’eau potable fait défaut, les soins de santé parfois inexistants. Dans des pays qui se vantent de posséder l’arme nucléaire, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants croupissent dans des bidonvilles, souffrent de malnutrition et de maladies endémiques. Mais les soldats sont bien vêtus, bien nourris et bien équipés. Les colonels et généraux encore plus.

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Au fond de nous-mêmes et sans trop se l’avouer nous nous résignons facilement à la guerre et croyons peu à la paix. « Ton bras sait porter l’épée ». La non-violence apparaît naïve. Tout comme l’idée qu’on puisse, en usant de patience et de compromis, désamorcer les conflits et éradiquer les racines de la violence. C’est notre résignation qui laisse la voie libre aux faucons de tout acabit et aux marchands de canons.

Le Canada des missions de paix semble peu à peu devoir laisser sa place à un Canada militariste qui risque de s’engager dans des conflits sans issue, comme en Afghanistan. A cause de son statut politique de province, le Québec est partie prenante de l’aventure. Est-ce bien cela que veulent les gens d’ici ?

 

SOLIDAIRES DANS LA SANTE

Des prophètes de malheur prédisent un avenir catastrophique pour le système de santé québécois. Cigales imprudentes, nous nous serions dotés d’un vaste réseau d’établissements de santé trop coûteux pour nos moyens et dont le fonctionnement est alourdi, paraît-il, par des pratiques médicales onéreuses, des habitudes de fréquentation de citoyens qui auraient tendance à considérer les hôpitaux, les CLSC et les cliniques médicales comme des centres de loisirs, des cohortes de personnes âgées qui trompent leur ennui en occupant un espace qu’ on devrait réserver à de vrais malades. D’où l’idée qui resurgit à l’occasion de pénaliser les demandeurs de soins en imposant un ticket modérateur.

Est-ce une erreur d’avoir implanté un système fondé sur le principe de l’accessibilité générale et gratuite ? Est-ce que le système se porte si mal que ça ? Sommes-nous engagés sur une pente qui conduit à la faillite ?

Voyons les choses de plus près, mais aussi dans une vue d’ensemble qui tient compte à la fois du passé et de ce qui se pratique ailleurs.

AVANCEE HUMAINE

Des soins de santé accessibles à tous, c’est un gain historique, un gain de civilisation, un des grands acquis du XXème siècle, un héritage que nous ont légué les Trente Glorieuses ( 1945-1975). Avant cette époque, des groupes de citoyens altruistes, par exemple les communautés religieuses hospitalières, dont certaines étaient déjà à l’œuvre au Québec au temps de la Nouvelle-France, ont accompli un travail immense en vue de faire reculer la maladie et la souffrance. Mais l’accessibilité demeurait partielle. Les frais médicaux et hospitaliers résultant de la maladie d’un seul membre d’une famille pouvaient plonger celle-ci dans la pauvreté. Le secteur privé, nonobstant ses mérites, avait atteint les limites de son efficacité.

Peu à peu, dans une perspective d’éthique structurelle, a prévalu l’idée que l’Etat, responsable du bien commun, devait lui-même prendre la tête du combat pour la santé, et ce au bénéfice de tous les citoyens, autant les pauvres et les peu nantis que les riches. On a voulu rendre la solidarité plus réelle, concrète, significative pour l’ensemble des citoyens, tout en tenant compte du principe de subsidiarité qui exige qu’on respecte l’autonomie et la compétence spécifique des groupements professionnels voués à la promotion de la santé.

Le bilan : un vaste réseau qui couvre toutes les régions du Québec et qui, en dépit de ses imperfections, accroît la qualité de la vie et offre un soutien précieux face aux épreuves qui affectent la santé des citoyens. Peut-être pas le meilleur système au monde, mais sûrement un des meilleurs.

LA VOIE EGALITAIRE

Dans les faits, l’égalité face à la maladie et aux besoins de soins de santé demeure toujours relative. Des circonstances feront que tel bénéficiaire aura la chance de connaître personnellement un médecin ou celle de vivre dans le voisinage d’un hôpital, ou encore, à titre de travailleur syndiqué, de pouvoir profiter d’une assurance collective couvrant les frais d’une chambre privée. Mais dans l’ensemble et pour ce qui en est des besoins essentiels, le système public de santé québécois respecte le principe d’égalité. Il est de texture démocratique. Quelle que soit la personne qui se présente à l’accueil dans un hôpital, un CLSC ou une clinique médicale, on n’exige d’elle qu’une chose : exhiber une carte de la RAMQ ou celle de l’établissement concerné. Pas besoin de sortir son porte-monnaie. C’est la collectivité qui, par les impôts et taxes, assume les frais de la lutte contre la maladie et la souffrance. Une façon pratique d’emprunter la voie égalitaire.

HERITAGE JUDEO-CHRETIEN

Sous sa façade désormais laïque le système public de santé perpétue une manière de voir et une tradition dont les racines judéo-chrétiennes sont manifestes. Nombreux sont les récits bibliques où il est question de maladies, d’infirmités, de guérisons Ces récits occupent un vaste espace dans les Evangiles. . Il est possible que sous l’effet de l’enthousiasme ou par souci d’édifier les auteurs des Livres saints aient amplifié la dimension spectaculaire en décrivant les guérisons miraculeuses que le Christ a accomplies. Mais il demeure certain, selon des historiens et des exégètes sérieux, que le prophète venu de Nazareth était un thaumaturge remarquablement efficace dont le pouvoir de guérison attirait les foules. Son talent de guérisseur étant d’autant plus apprécié que la souffrance physique était omniprésente et que la médecine de l’époque coûtait cher et, semble-t-il, donnait peu de résultats. L’évangéliste Marc raconte l’histoire d’une femme atteinte d’un flux de sang depuis douze années et « qui avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins et avait dépensé tout son avoir sans aucun profit, mais allait plutôt de mal en pis » Or voici qu’elle réussit à toucher le vêtement de Jésus « et aussitôt la source d’où elle perdait son sang fut tarie, et elle sentit dans son corps qu’elle était guérie de son infirmité »( 5, 25-27 ; 29). En d’autres circonstances c’est Jésus lui-même qui prend les devants et décide d’intervenir, comme s’il avait souhaité faire disparaître toutes les douleurs et toutes les infirmités. Alléger le poids de la maladie, guérir, redonner espoir : autant de signes d’une présence messianique, nous disent les Livres saints.

Les chrétiens ont toujours cherché à perpétuer ces signes à travers l’histoire, à la manière d’une tradition, d’une culture. De tous temps, ils ont édifié des « hostels de Dieu », des dispensaires, des centres d’accueil de tout genre comme des signes révélateurs de la présence du Christ, même là où les croyants en Jésus-Christ ne formaient qu’une petite minorité. Combattre la maladie et la souffrance constitue un trait caractéristique de l’humanisme chrétien, une composante culturelle, celle-là même que Sœur Teresa a concrétisée de façon si spectaculaire.

AMELIORER LE SYSTEME

Pratiquer la solidarité dans la santé, c’est faire progresser la condition humaine. Il faut promouvoir les aménagements de la vie collective qui incarnent cette pratique .Non pas s’employer à démolir les acquis ou à décrier inutilement le système, mais chercher plutôt l’améliorer et accroître son efficacité.

On prétend par exemple que de pseudo-malades abusent du système. Une gestion intelligente peut contrer ces abus, tout en se rappelant qu’un malade imaginaire traîne avec lui un malaise non détecté qu’il faut repérer et traiter. Quoi qu’il en soit, le problème le plus fréquent et le plus grave, c’est celui de gens qui souffrent réellement et supportent de longues attentes avant de recevoir les soins requis. Un problème qu’est venue aggraver une pénurie de personnel médical et hospitalier causée en partie par une mauvaise planification concoctée par des technocrates myopes et imprévoyants…

Certains dénoncent la complaisance de médecins qui, en multipliant inutilement les ordonnances, augmenteraient les coûts de fonctionnement du système. . Est-ce si fréquent ? Quoi qu’il en soit, la solution à ce problème relève de la conscience professionnelle, assise de base de la pratique médicale. C’est au cours des années de formation qu’on peut intervenir dans ce domaine. . On ne peut pallier l’insuffisance de la composante déontologique. Tout comme on ne peut ordonner au personnel hospitalier d’être humain dans ses comportements, accueillant, attentif, consciencieux. Ca doit venir du dedans. C’est là une dimension de l’agir qui accroît la qualité des soins, mais ne se commande pas et ne peut résulter de mesures administratives ou budgétaires. Il existe une composante humaine de la qualité des soins de santé que les règlementations les plus pointilleuses ne peuvent garantir.

ÇA COUTE TROP CHER ?

En comparaison d’autres pays, notre système de santé génère des coûts salariaux raisonnables, parfois inférieurs à ce qui serait équitable. Il y aurait lieu par exemple de revoir à la hausse les conditions salariales des infirmiers et infirmières et surtout leurs conditions de travail. Quand de nombreux professionnels quittent la pratique ou doivent s’absenter du travail pendant plusieurs mois pour raison d’épuisement, on doit s’interroger sur les conditions de travail qui ont engendré une telle situation.

Les établissements de santé sont d’autre part une source importante de retombées sociales et économiques, surtout dans les régions. Ils contribuent grandement à la qualité de vie et freinent une détérioration de l’état de santé des citoyens, laquelle peut engendrer des coûts socio-économiques considérables En Grande-Bretagne, où fut instauré le premier grand réseau de soins de santé au lendemain de la deuxième Guerre mondiale, on a constaté , après quelques années de mise en opération, une diminution tangible de coûts socio-économiques , tel l’absentéisme au travail. Des citoyens qui profitent de bons soins de santé coûtent moins cher à la collectivité.

L’ampleur du coût du système se mesure en tenant compte de la richesse collective. Or la société québécoise est beaucoup plus riche aujourd’hui qu’elle ne l’était dans les années 1970, quand fut implantée l’assurance-maladie. D’autre part, la portion de ressources financières consacrées à la santé au Québec se situe dans la bonne moyenne en comparaison des dépenses auxquelles consentent d’autres pays avancés.

Ce qui ne dispense pas de s’interroger sur les façons de freiner les coûts de fonctionnement. Ainsi, le citoyen ordinaire comprend mal qu’on projette la construction de nouveaux espaces dans un hôpital alors que des étages complets sont fermés ou que des blocs opératoires ne sont utilisés que quelques heures par semaine. Il ne comprend encore moins qu’on puisse envisager de construire, à Montréal, deux immenses centres hospitaliers au lieu d’un seul, comme si la mystique du béton qui a inspiré l’érection du Stade olympique avait envahi le cerveau des décideurs médicaux.

Le béton ne joue qu’un rôle secondaire dans la qualité des soins de santé.. On peut visiter en France des établissements d’allure modeste, parfois aux apparences vétustes, mais qui jouissent d’une renommée internationale. On semble avoir là-bas une idée plus juste de ce qui est prioritaire dans le domaine de la santé.

Une évaluation adéquate des ressources disponibles doit inclure une analyse attentive de la politique fiscale. S’il est vrai par exemple que de grandes entreprises appuient volontiers les campagnes de levées de fonds lancées par des établissements hospitaliers et des associations caritatives, il est non moins vrai que, grâce à des astuces fiscales, certaines d’entre elles profitent d’allègements substantiels d’impôts et ainsi contribuent moins qu’elles le devraient à l’accroissement des fonds publics. Donc, avant de conclure que nous ne pouvons plus nous payer le système public de santé dont nous profitons, il faudrait voir si chaque catégorie de contribuables fait sa part, c’est-à-dire assume une charge fiscale décente.

Autre élément du dossier : le déséquilibre fiscal. On le répète souvent : le Québec absorbe les coûts de la santé pendant que le pouvoir fédéral encaisse des surplus, lesquels ajoutent à la tentation de gaspiller et à celle d’empiéter sur les compétences des Etats provinciaux et de les soumettre à ses diktats. On ne peut passer sous silence cette donnée cruciale quand on débat des coûts du système de santé.

LA VOIE D’AVENIR

Le système public québécois de santé forme un acquis précieux qu’il faut protéger, améliorer, rendre plus humain et plus efficace .Au lieu de chercher à le ratatiner, il faut penser plutôt à accroître son accessibilité, par exemple en assurant une meilleure couverture des soins dentaires au profit des enfants et des adolescents .Donc aller de l’avant au lieu de lésiner sous prétexte que nous serions devenus des quêteux à cheval qui vivent au-dessus de leurs moyens.

Notre solidarité dans la santé doit même déborder nos frontières. Au fait, cela est déjà une réalité grâce à l’action caritative des missionnaires québécois qui ont fondé des centaines d’hôpitaux, de dispensaires, de centres d’accueil , d’écoles de formation dans le domaine de la santé partout à travers le monde .Le temps est venu de concevoir une action gouvernementale qui , s’inspirant des initiatives de nos missionnaires, appuierait et financerait des agents de développement engagés dans des tâches visant à combattre les maladies endémiques, la sous-alimentation, des fléaux tels que le sida, etc. La lutte contre les maladies et la souffrance est une urgence qui prévaut partout dans le monde et nous devons y contribuer selon nos moyens.

Dans la lutte contre les épreuves qui affectent la santé l’exemple vient parfois de plus petits et de moins nantis. C’est ainsi que des centaines de médecins cubains exportent dans plusieurs pays d’Amérique latine une compétence mondialement reconnue et appréciée. .Ils étaient même prêts, si le président Bush l’avait permis, à se rendre en Louisiane pour porter secours aux victimes de l’ouragan. Katrina. Voilà un bel exemple de solidarité dans la santé. Ce qui vaut mieux que de gémir sur les lacunes de notre système québécois et de laisser entendre que dans ce domaine nous serions de pauvres diables en train de se ruiner à vouloir remplir un tonneau sans fond.

 

Quel projet de société?

La course à la chefferie du Parti Québécois suscite une fièvre souverainiste renouvelée. C’est qui sera le plus zélé à promouvoir la cause de l’indépendance. Cela est normal et sans doute sincère. On souhaite cependant qu’une fois élu(e) chef du parti et ensuite premier ministre, le nouvel élu ( ou la nouvelle élue) ne perde pas sa ferveur souverainiste pour tenter de performer dans la bonne gouvernance. On a souvent vu dans le passé des souverainistes reconnus diluer leurs convictions dans les méandres de la gestion quotidienne.

Heureusement, le sort du projet indépendantiste semble devoir dépendre de moins en moins de la ferveur souverainiste des porte-parole péquistes. Les sondages révèlent que la société civile est en train d’assumer progressivement le projet souverainiste peu importe les atermoiements de leaders qui louvoient dans le clair-obscur dès qu’ils accèdent au pouvoir. Le peuple d’ici semble désormais vouloir prendre en main son avenir sans attendre l’intervention d’un dirigeant charismatique. Ce qui n’empêche pas, cela va de soi, de souhaiter que le prochain choix se porte sur une personne qui possède des idées claires et des convictions fermes au sujet de l’avenir du Québec.

Des idées claires et des convictions fermes: c’est également ce qu’on doit souhaiter trouver quand on aborde le contenu du projet de société qui donnera de l’étoffe à la souveraineté. Il n’est pas sans intérêt de scruter l’idée que chaque candidat ou candidate se fait du pays à bâtir, et ce aussi bien avant l’accession à la souveraineté qu’après. L’indépendance nationale ne se réduit pas à une bannière qu’on affiche bien en vue le jour de la Saint-Jean. L’avantage premier qu’elle confère, c’est de libérer un espace et des moyens propres à favoriser l’épanouissement d’une culture et d’une identité, la structuration d’une société distincte, la promotion de valeurs collectives, le fonctionnement d’institutions conformes au génie d’un peuple et à son histoire. Elle n’est pas une fin en soi, mais elle représente une avancée collective qui rend possible la réalisation d’objectifs qu’une situation de tutelle ne permet pas d’atteindre pleinement.

Des citoyens s’interrogent sur le projet d’une société nouvelle et voudraient savoir où se situent à ce sujet les candidats qui aspirent à la direction du Parti Québécois. Ils aimeraient que ceux-ci fassent mieux connaître leur vision du Québec de demain. Ce qui devrait déjà apparaître dans la façon d’aborder certains problèmes que la société d’ici affronte présentement.

Des dossiers complexes

On peut imaginer que tous les candidats voudront affirmer une position claire face à des dossiers qui font souvent la manchette dans les médias, tels la présence du français dans les milieux de travail, la médecine à deux vitesses, le déséquilibre fiscal, la politique de l’environnement, la création d’emplois, le logement social, les relations avec les nations amérindiennes, la protection des terres agricoles, l’exploitation des ressources forestières, etc. La course à la chefferie devrait fournir à tous les aspirants l’occasion de faire savoir où ils logent en ces matières.

Certains dossiers sont particulièrement complexes et de s

urcroît dérangeants, si bien qu’on préférerait peut-être qu’en les mette en veilleuse. Ce qui serait une erreur, car leur contenu affecte intimement la qualité humaine de la vie collective. Des dossiers à la fois complexes et incontournables.

J’en mentionne cinq.

1. La culture de la vie. La revue L’Actualité ( 1 juin 2005) nous apprend que le taux d’avortement au Québec est l’un des plus élevés au monde et qu’il est aggravé par un taux de natalité très faible et un vieillissement marqué de la population. Or l’une des rares fois où les gens qui font partie de la classe politique québécoise ont dans le passé débattu de la question, c’était pour savoir si les femmes vivant en région et qui désiraient se faire avorter avaient droit aux mêmes services que dans la métropole. Est-ce vraiment la seule question qu’on doive se poser ? Que penser de la situation actuelle où un pan entier du Québec de demain disparaît silencieusement ? N’y a-t-il pas là une question Žthique qu’on ne peut occulter ? Face à l’être humain non souhaité qui s’annonce, l’élimination radicale est-elle la seule solution ? Qu’en est-il des services d’aide et de conseil dont pourraient profiter les femmes désireuses de conduire une grossesse à terme ? N’a-t-on rien à dire sur ces questions ?

2. La succession des générations. Le problème ne peut laisser indifférent. Faut-il compter uniquement sur l’immigration pour peupler le nouveau pays auquel on rêve ? On vend des écoles devenues inutiles et on ouvre de nouveaux centres d’accueil pour répondre aux besoins des personnes âgées. Mais est-ce ainsi qu’on assure la continuité de la nation et qu’on prépare des lendemains pleins de vitalité ?

3. La famille. C’est la cellule de base de la société. En instituant les garderies à $5 dollars le PQ a témoigné d’un préjugé favorable envers la famille, Mais il a eu la main moins heureuse quand il a décidé d’en modifier la nature. Car la famille se définit comme une institution fondée par un homme et une femme qui assument la responsabilité de procréer et d’éduquer des enfants. On dévalue cette institution quand on la confond avec d’autres formes d’association et de styles de vie. Or c’est le Parti Québécois qui, avec l’appui du Parti libéral et de l’ADQ, a fait supprimer du Code civil l’article définissant le mariage comme l’union de deux personnes de sexe différent. On a préparé ainsi la voie pour l’adoption, par le gouvernement Martin, de la loi sur les unions homosexuelles. En outre, le Bloc Québécois, qui entretient avec le PQ des liens étroits, a manifesté tellement de zèle et dépensé tellement d’énergie en faveur du mariage gai qu’on croirait qu’il a décelé dans cette invention la pierre d’angle de la souveraineté nationale. Mais dévaluer ainsi le mariage et la famille, est-ce vraiment la bonne façon d’assurer l’avenir de la société québécoise ? On n’a rien à dire là-dessus ?

4. La liberté religieuse. C’est le Parti Québécois qui a amorcé le mouvement aboutissant à « sortir la religion de l’école », ce dont s’est réjoui ouvertement l’un des aspirants à la chefferie. Tant le Parti Québécois que le Parti libéral ont sciemment méprisé le droit des parents (article 41 de la Charte québécoise des droits et libertés) d’exiger pour leurs enfants un enseignement religieux conforme à leurs convictions. Et pour mieux étouffer la voix des protestataires, le PQ a approuvé la suppression de l’article gênant ! Il a aussi été d’accord avec le Parti libéral pour qu’on refuse le droit d’exemption dans le cas où le nouveau cours dit de culture religieuse porterait atteinte aux convictions des jeunes. Paradoxalement, cela s’est produit au moment où la Commission des droits de la personne approuvait le port du voile islamique à l’école. On abolit l’enseignement religieux chrétien, mais on permet un style vestimentaire islamique qui symbolise la servitude de la femme. Rien à dire au sujet de la liberté religieuse à l’école ?

5. La survie de l’enseignement privé. Sans avoir l’importance de la question précédente, celle-ci concerne aussi la liberté des citoyens. Il est reconnu que beaucoup d’institutions privées véhiculent une tradition humaniste et pédagogique qui constitue un enrichissement pour notre patrimoine collectif. Faut-il détruire cet héritage ? Des milliers de parents réclament le droit d’en profiter quitte à assumer des frais de scolarité substantiels dont le versement contribue à soulager le trésor public. Faut-il, au nom de l’uniformité, pratiquer dans ce domaine la coupe à blanc, comme on l’a fait dans le cas de l’enseignement religieux ?

D’autres dossiers délicats devraient aussi préoccuper les candidats à l’investiture péquiste, par exemple le taux élevé de suicide chez les jeunes, le projet d’installer un casino en plein coeur de Montréal, la multiplication des appareils de jeux de hasard dans les milieux défavorisés, etc. Tout comme les précédents, ces problèmes sont complexes et on ne peut exiger des têtes d’affiche de la scène politique qu’ils nous servent sur le champ des réponses entièrement satisfaisantes. Mais on a au moins le droit de savoir si ce genre de dossiers les intéresse et dans quel sens leur réflexion s’oriente quand il s’agit de chercher des solutions.

La nécessité d’une pensée politique

On ne peut réduire le débat sur l’avenir du Québec à des questions de comptabilité ni se contenter de discerner qui, parmi les aspirants et aspirantes à la direction du PQ, sera le plus ou la plus apte à bien gérer les finances publiques ou à conduire le parti à la victoire lors d’une prochaine consultation électorale. On a aussi le droit de savoir quelles valeurs chaque candidat ou candidate veut privilégier, quels principes auront préséance quand viendra le temps pour lui ou elle de prendre des décisions.

Dans le jeu politique interviennent l’Žthique de conviction et l’Žthique de responsabilité. Le juste dosage des deux composantes est nécessaire pour assurer le succès de cette activité dont le but n’est pas seulement de prendre le pouvoir mais aussi de servir le bien commun.

Décrocher le pouvoir, c’est une chose, en faire un usage judicieux, c’est autre chose. A la source du bon usage, il faut l’éclairage d’une pensée politique cohérente et structurée; une pensée enracinée dans une anthropologie, fondée sur des valeurs, arrimée à des principes solides. La course à la chefferie devrait permettre à cet égard de mieux connaître la pensée politique de chaque candidat et candidate. C’est important pour la suite de l’histoire.