PANIERS DE NOËL ET RÉFORME DES STRUCTURES

Je vois, sur mon écran de télévision, défiler des bénévoles nombreux qui s’emploient à remplir des paniers de Noël et font appel à la générosité du  public. Ce  public répond généreusement. Je crois discerner là la marque  d’un humanisme dont les racines sont  chrétiennes et qui témoigne d’une avancée de civilisation.

Plus nombreux qu’avant sont ceux et celles qui bénéficient de cette générosité. Le nombre des moins nantis augmente. Pourquoi? On peut  se demander par exemple si le fonctionnement de certains mécanismes de gestion gouvernementale n’a pas comme effet d’engendrer la pauvreté.  On constate entre autres que les mesures d’austérité qui visent à effacer le déficit budgétaire frappent en premier lieu les plus démunis. On sait d’autre part que des hommes et des femmes qui travaillent à plein temps ne réussissent pas à dépasser le seuil de la pauvreté. On dirait des sortes de mécanismes  qui à la fois aggravent  les inégalités sociales et multiplient la clientèle forcée d’avoir recours aux paniers de Noël.

L’Évangile nous invite à être solidaires des pauvres Mais pas nécessaire pour cela d’en fabriquer. Il faut plutôt réformer les structures qui créent la pauvreté tout en continuant de remplir des paniers de Noël. Je vois là une bonne façon de vivre des Fêtes joyeuses.

LA RAISON ET L’ÉMOTIVITÉ

Des sénateurs canadiens estiment que les citoyens- au premier rang les Québécois-  sont trop émotifs quand on parle de pétrole et de pipeline (Voir Le Devoir, 8 décembre 2016). Ce serait trop émotif, paraît-il, que de s’inquiéter des risques que font courir  l’exploitation des sables bitumineux et le transport par pipeline. Ce qui est raisonnable, c’est de « tirer parti des abondantes ressources  de notre pays au profit de tous les Canadiens », sans être obsédé par la question de l’environnement. Selon l’un de ces vénérables sénateurs,« toute politique énergétique au Canada ne peut reposer sur un fond émotif et délaisser tous les raisonnements rigoureux et objectifs nécessaires ».

Donc, ce serait verser dans l’émotivité  que de s’inquiéter des conséquences sur le climat qu’entraîne l’exploitation des sables bitumineux de l’ Alberta ou des risques encourus par le passage d’un pipeline qui traverserait des centaines de plans d’eau , dont le majestueux fleuve Saint-Laurent. Or l’émotivité nuit à la rectitude du jugement.  On nous conseille  plutôt de faire confiance  à la froide raison -particulièrement celle des sénateurs- plus apte à discerner l’ampleur  des bienfaits que nous assurerait une politique énergétique  qui ne se laisse pas ébranler par l’émotivité et s’appuie sur des « raisonnements rigoureux et objectifs ».

C’est bien connu, les gens émotifs dérangent. On a l’impression qu’ils  chialent pour  tout ou pour un  rien .  Mais il faut bien reconnaître qu’ils  peuvent parfois rendre service. Comme les oies du Capitole, qui donnèrent l’alerte alors que les gens raisonnables dormaient sur leurs deux oreilles. Ainsi fut sauvée Rome. Par des oies émotives. Pas par des sénateurs.

UN CARDINAL HORS NORMES

Une belle histoire, celle que nous rapporte  La Croix du 20 novembre 2016 : celle de ce prêtre albanais que le pape François vient de nommer cardinal. Il n’est pourtant pas  évêque ce Don Ernest Simoni, qui a passé plus de vingt ans dans des prisons que le régime communiste d’antan utilisait pour y enfermer de  présumés ennemis de l’État, incluant  au premier rang des prêtres, des religieux,des religieuses et d’autres citoyens reconnus pour leur appartenance chrétienne. Des milliers  de ces témoins de la foi y ont trouvé la mort.  Pour sa part, Don Ernest a échappé à deux reprises  à une condamnation à mort et a réussi, à ses risques et périls,  à organiser en prison des activités spirituelles et religieuses auxquelles participaient des musulmans aussi bien que des chrétiens, les uns catholiques , les autres orthodoxes. Un expert en pastorale de la périphérie, dirait sans doute le pape François.

Un parcours aussi exemplaire méritait sûrement une telle reconnaissance. Mais il ne faudrait pas d’autre part passer sous silence le contexte , celui de l’oppression exercée par un communisme athée et agressif,  qui a étouffé pendant des décennies toute aspiration à la liberté non moins en Albanie que dans d’autres pays. Idéologie  paralysante dont des millions d’hommes et de femmes  subissent toujours le poids de nos jours. Ce qui étonne, c’est que des intellectuels patentés persistent encore à se réclamer de cette même idéologie délétère qui empoisonnait la vie collective au temps où Don Ernest pratiquait sa pastorale de la périphérie.

QUAND LE PROGRÈS BAIGNE DANS LE PÉTROLE

 

Selon le premier ministre Trudeau, on ne peut garder enfouies des ressources qui trouveraient leur place sur les marchés. Même si l’exploitation qu’on en fera aggravera de plus en plus les désordres climatiques. Et même si l’exploitation du pétrole enfoui dans les sables bitumineux compromet l’atteinte des objectifs que le Canada s’est fixés dans la lutte contre  les changements climatiques. Car on  ne peut à la fois s’adonner à ce genre d’exploitation et prétendre combattre efficacement les sautes d’humeur du climat.

Le jeune premier ministre aurait avantage à lire et à méditer la belle encyclique Laudato si du pape François. Cela l’aiderait à comprendre qu’il est urgent de mettre fin à l’exploitation risquée des ressources enfouies dans les sables bitumineux de l’Alberta. Car il est des cas où le progrès consiste à ne pas exploiter certaines ressources, comme cela s’est produit au Québec quand on a cessé l’extraction de l’amiante.

Exploitation risquée à une extrémité du pays, possibilité  à l’autre bout que soient pollués de  nombreux  plans d’eau traversés par un pipeline en provenance  de l’Ouest : ainsi la table est  mise pour une catastrophe de grande ampleur. Ce genre de progrès n’a rien de réjouissant.

 

QUAND  SOUFFLAIT UN VENT DE CHANGEMENT  

 

Pour comprendre ce qui s’est passé le 15 novembre 1976 il est éclairant de jeter un regard en amont, sur les mois et les années marqués par le vent de changement qui avait débuté avec la Révolution tranquille et  continuait de souffler sur la société québécoise.  Le 15 novembre 1976 marque à la fois  un aboutissement et un nouveau départ.La Révolution tranquille poursuit sa route en empruntant un nouveau chemin et en amorçant une nouvelle étape.

Au cours de la période qui a précédé le jour historique du 15 novembre un contexte particulier a pris forme. Il résultait de l’influence  de plusieurs facteurs susceptibles d’alimenter des courants de changement. Le processus s’est étendu sur plusieurs années,  dans le prolongement de la décennie  marquée par l’accès au pouvoir du gouvernement Lesage, en juin 1960.

À l’époque, le pouvoir politique  en place donne l’impression  d’être solidement installé, mais il se révèle faible  face au  courant indépendantiste et à l’action de  mouvements sociaux dynamiques. Il fait aussi preuve de faiblesse face au pouvoir fédéral omnipotent et hautain. C’est le temps du mépris. Demeure dans la mémoire collective l’image d’un Pierre Trudeau qui se moque de Robert Bourassa en le qualifiant  de mangeur de hot-dog.

Un courant indépendantiste dynamique influe sur le cheminement du Parti Québécois.  Il fait sentir sa présence de façon particulière lors du Congrès national de 1974, où l’on consolide le lien  entre l’objectif de la souveraineté et le mécanisme référendaire. On apprend à  conjuguer le  réalisme politique et la fidélité à des convictions de base. Pour sa part, grâce à  son ralliement historique, Pierre Bourgault  joue un rôle crucial dans le regroupement des forces souverainistes. Il aide à faire comprendre que pour se donner un pays il faut d’abord accéder au pouvoir.

L’appui d’intellectuels et d’artistes y a été aussi pour beaucoup dans l’essor  du vent de changement.Son apport  a été précieux. Il semble s’être en partie  dilué au cours des années qui ont suivi.

D’autres facteurs favorables ont influencé le cours des événements. Pensons par exemple au combat mené par les Gens de l’air en faveur du droit de travailler en français dans l’espace aérien québécois. Le conflit ne concernait directement qu’une poignée de travailleurs, mais, symboliquement , il affectait et dérangeait tout le Québec français. Il marquait une sorte de prélude au débat à venir sur le projet de loi 101, qui a donné naissance à la Charte de la langue française.

 

René Lévesque a été la pierre d’angle du changement en cours. Il réunissait un charisme exceptionnel et une expérience politique reconnue. Il représentait une assurance, une caution , particulièrement pour certains électeurs un peu timorés face à la part d’inconnu qu’impliquait  le changement proposé. Car il n’est pas facile de décider de devenir vraiment  maître chez soi après des décennies de dépendance agrémentée de certains avantages. Le charisme personnel et le réalisme politique de cet homme d’État  ont fait en sorte que le changement proposé apparaissait à la fois rationnel tout en étant porteur d’un risque pondérable.

Une convergence de facteurs favorables  a préparé l’heureux événement du 15 novembre 1976. Un bel exemple de conditions gagnantes, diraient certains. Reste à savoir si de nos jours  pointe à l’horizon une autre convergence favorable, laquelle permettrait  à la nation québécoise de franchir une nouvelle étape dans l’accomplissement de son destin.

 

LE DÉLIT D’ÊTRE PAUVRE

Le gouvernement du Québec a adopté une loi qui vise à réduire à la famine ceux et celles qui manquent de zèle dans la recherche d’un emploi. Ces prestataires que l’on pourchasse vont allonger la liste des pauvres qui sont en attente de paniers de Noël. On tape sur la tête des plus démunis quitte à s’en remettre à la charité privée pour pallier le resserrement de l’aide publique.

Il en est ainsi parce que l’État manque d’argent, nous dit-on. Mais ce manque résulte en partie du fait que l’État se prive de ressources qui lui reviennent. Par exemple, on laisse émigrer dans des paradis fiscaux des milliards$ qui devraient servir à répondre aux besoins collectifs, à commencer par ceux des plus démunis. « Les paradis fiscaux, une maladie qu’il faut enrayer », nous dit Joseph Stiglitz, prix Nobel de l’économie. Mais il semble plus simple de taper sur la tête des plus démunis que de rappeler à l ‘ordre de grandes entreprises qui font fi de leurs obligations sociales.

LE SOCLE IDENTITAIRE

Un aspirant à la direction du Parti conservateur du Canada  s’est donné comme objectif de  sauvegarder l’identité canadienne , ce qu’il appelle le socle identitaire canadien. Un défi de taille, quand on sait qu’on parle toujours au Canada de l’existence de deux solitudes ou encore de la coexistence de deux nations. Le régime fédéral sert à gommer des différences qui sautent  aux yeux quand on franchit l’espace canadien «  a mari usque ad mare ».

Il demeure que l’exercice proposé peut s’avérer utile. On pourra par exemple se demander ce qu’ont en commun  des composantes politiques disparates, telles par exemple le Québec et l’Alberta. Les différences sont patentes : l’histoire, la langue, la culture, les intérêts économiques. Un trait commun : les valeurs proclamées dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Mais ce trait est non moins partagé par d’autres pays. Il ne suffit donc pas pour déterminer un socle identitaire. Reste la volonté commune,  l’acceptation d’un vivre ensemble plus ou moins harmonieux. Mais un courant identitaire spécifiquement québécois  est en train d’ébranler cette volonté commune. L’hypothèse d’un socle identitaire unique devient plus fragile.

Au fait, on  aurait avantage à privilégier  l’hypothèse de deux blocs identitaires qui outrepassent l’encadrement politiques actuel. Ainsi a-t-on solutionné ailleurs le problème des blocs identitaires, comme ce fut le cas quand ont été tressés de nouveaux liens  politiques entre la Suède et la Norvège, la Suède et le Danemark, la République tchèque et la Slovaquie, le Timor-Oriental et l’Indonésie, la Tunisie et la France, etc. Bien circonscrire les blocs identitaires, c’est témoigner  de réalisme politique et favoriser  l’établissement de rapports pacifiques et fructueux entre nations. Cela implique de reconnaître  la diversité  qui caractérise la problématique canadienne.

 

LA PRIORITÉ, C’EST L’EAU POTABLE

Le Canada ne peut se passer du pipeline Énergie-Est, a déclaré un porte-parole des pétrolières. Ce qui est faux,car il peut s’en passer, voire qu’il devrait le faire. Mais ce qui est vrai, c’est que le Québec ne peut se passer d’eau potable. Or le projet d’Énergie-Est met en péril des centaines de plans d’eau au Québec. Une menace qui provient du pétrole issu des sables bitumineux et de substances empoisonnées qu’on y ajoute pour en faciliter le transport. Je ne comprends pas que des décideurs politiques d’ici prennent cette menace à la légère. Comme si on devait se résigner à laisser la voie libre à des puissances économiques dépourvues de sens du  bien commun et obsédées par la rentabilité à court terme. Une règle première qui doit guider le politique, c’est la prise en charge du bien commun, pas la résignation.

DES RÊVES QUI S’ENVOLENT

Tous les jours la télévision nous sert en abondance des images de violence et de destruction. On nous montre des peuples qui s’entretuent , des brigands qui sèment la terreur, des militaires équipés d’armes modernes achetées dans des pays industrialisés et qui s’en prennent à des civils sans défense , des défilés de chars d’assaut qui traversent des plaines de sable où toute vie est devenue impossible, des villes détruites , des femmes et des enfants qui tentent de survivre dans des abris de fortune, des brutes et des tyrans qui se spécialisent en fauteurs de catastrophes humaines . Tout cela pour aboutir à un gaspillage éhonté de ressources qui auraient pu servir à construire une cité plus humaine, à aménager des milieux de vie où les hommes et les femmes disposeraient d’eau potable, de terres agricoles, d’hôpitaux, d’écoles, de logements décents, d’universités, d’équipements culturels de toutes sortes, de ces assises sur lesquelles on construit une civilisation.

Au lieu de construire un monde plus humain on multiplie les crimes contre l’humanité. Reste à savoir à qui profitent ces crimes. Parmi eux les fabricants d’armes, dont fait partie le Canada, quoi qu’à un moindre degré que d’autres pays. Mais il demeure que le pays d’ici semble avoir abandonné l’odyssée des Casques bleus et des missions de paix. Des rêves qui s’envolent.

LA CLASSE MOYENNE À L’AVANT-SCÈNE

Sauver la classe moyenne, la protéger, lui assurer les faveurs de l’État : c’est la préoccupation première de plusieurs politiciens. Certains en font une priorité absolue, une sorte de crédo. Laquelle classe dite moyenne comporte plusieurs franges dont une caractérisque commune est d’avoir accès à des avantages économiques et sociaux qui dépassent la satisfaction de besoins de base. Son essor serait, dit-on, une garantie de progrès pour l’ensemble de la société.

L’objectif peut sembler en soi défendable. Mais il ne peut, dans une société marquée par le souci de la justice, avoir préséance sur les besoins et les attentes de ceux et celles qui ne disposent pas des ressources permettant de répondre aux exigences de ce qui est considéré comme faisant partie des besoins de base. La justice distributive commande d’accorder la priorité à une politique sociale qui assure aux moins nantis l’accès à un emploi convenablement rémunéré, à un logement décent, aux soins de santé, à la sécurité alimentaire, à l’éducation, à la vie culturelle. Ce sont de tels critères qui permettent de mesurer le niveau de développement humain d’une société.

Me revient ici en mémoire ce propos de Jean XX111 : « La richesse économique d’un peuple ne résulte pas seulement de l’abondance globale des biens , mais aussi et plus encore de leur distribution effective suivant la justice, en vue d’assurer l’épanouissement personnel des membres de la communauté : car telle est la véritable fin de l’économie nationale » ( Mater et Magistra).