FRANÇOIS, ÉVÊQUE DE ROME  

« Je ne crois pas qu’on doive attendre du magistère papal une parole définitive ou complète sur toutes les questions qui regardent l’Église et le monde », nous dit François, qui se considère d’abord comme évêque de Rome et non d’abord comme pape. Ce qui ne plait pas à tout le monde. Certains l’accusent de dévaluer l’image millénaire du Summus Pontifex, que Pie 1X avait portée à son paroxysme avec la proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale. Ils lui reprochent de se comporter comme un pape qui veut descendre de son trône.

Le changement de titre pourrait sembler purement symbolique. Mais selon le vaticaniste Marco Politi, il est potentiellement révolutionnnaire. « Révolutionner l’Église sans en avoir l’air : c’est assurément une grande force du pape François » , affirme de son côté Dominique Greiner, dans le journal La Croix. Un changement qui a l’air de rien, mais peut signifier beaucoup, par exemple par le fait qu’il appelle un autre changement, celui-là auquel devront consentir les chrétiens ordinaires. Car si le pape tient à représenter en premier lieu l’évêque de Rome, un primus inter pares, les catholiques , en conséquence , doivent modifier leur attitude face au pouvoir papal, donc éviter de verser dans la papolatrie et l’absolutisme dogmatique ou moral. Aussi se comporter comme des croyants libres et responsables au sein de l’institution ecclésiale et non pas tout attendre d’en haut.

Au fait, ils ont déjà eu la possibilité de le faire lors de la tenue du Synode extraordinaire sur la famille, qui a duré un an. Les Églises locales et divers regroupements de chrétiens ont alors eu l’occasion d’émettre des opinions sur le mariage et la famille. C’est ainsi qu’ont pu s’y faire entendre aussi bien ceux et celles qui vivent dans le quotidien l’expérience de la vie conjugale que des célibataires ne disposant à ce sujet que d’un savoir rapporté. Cela eut été grandement bénéfique pour l’institution ecclésiale si on avait procédé de la même façon dans l’élaboration de l’encyclique Humanae vitae.

On devine que le virage ne fait que commencer. Ainsi, l’encyclique Laudato si’ témoigne d’une volonté d’engagement social qui prolonge et approfondit l’orientation déjà clairement inscrite dans la pensée sociale chrétienne depuis Léon X111 et entérinée par Vatican 11 dans Gaudium et spes. Une orientation susceptible de guider les chrétiens confrontés aux grands défis économiques , sociaux et politiques d’aujour’hui. On réalise de plus en plus que la présence chrétienne dans le monde de ce temps doit être plus que religieuse; elle se doit aussi d’être humaine et sociale et dépasser la zone des rapports individuels et intimes. Elle doit viser à influer sur les structures , les aménagements collectifs, sans toutefois prétendre les supplanter.  C’est pourquoi, dans Laudato si` , l’évêque de Rome n’hésite pas à aborder les questions d’écologie, d’économie et de justice structurelle. Il invite les gens de bonne volonté à qui il s’adresse à faire de même.

En outre, s’il est vrai, comme l’a rappelé jadis l’éminent penseur Jacques Maritain, que la démocratie puise en grande partie à des racines chrétiennes, il devient impératif que l’institution ecclésiale intègre de plus en plus, au cœur de sa propre gouverne, ces valeurs démocratiques que sont la liberté et l’égalité, assises d’une véritable fraternité. On a raison de croire que le pape François voit venir cela d’un bon œil.

On dirait un nouvel aggiornamento, une sorte de révolution tranquille que François, évêque de Rome, amorce discrètement. De quoi imprimer un visage neuf à la grande communauté universelle de ceux et celles qui se déclarent disciples de Jésus.

CE QUI PRÉOCCUPE LE PAPE FRANÇOIS

 

On apprend à mieux connaître la manière de voir du pape François à mesure qu’il explicite sa pensée sur les grandes questions sociales. On constate par exemple que, tout en se situant au cœur  de l’enseignement social de l’Église tel que formulé dans les grandes encycliques, François met l’accent sur des aspects bien spécifiques. Il y a chez lui continuité avec ses prédécesseurs, mais aussi  une évolution guidée  par les «  signes des temps ».

Il place à l’avant-scène de nouvelles problématiques,  dont en premier lieu la survie  de notre habitat à tous, qu’il appelle notre maison commune. La question sociale est devenue mondiale, disait Paul VI. D’accord, écrit François. Mais cette universalité concerne désormais et au premier rang la survie même du monde que nous habitons  et que mettent en péril le libéralisme économique débridé , l’exploitation abusive des ressources naturelles et les perturbations engendrées par les changements climatiques.

François inclut dans cette problématique le sort des plus démunis, car ils sont les premières victimes du désordre économique et des atteintes à l’écologie.  On a tendance   à les mettre au rancart, à les considérer come des déchets,  comme les damnés de la terre. Ils sont des centaines de millions d’hommes et de femmes  dans le monde à subir une oppression à la fois économique, environnementale  et sociale.Ils sont les prolétaires d’aujourd’hui.  On doit donc, à son avis, aborder comme un tout les questions d’environnement, d’écologie et de justice sociale.

Le pape François est également préoccupé par le sort des migrants victimes de conflits  armés, obligés de quitter des terres devenues inhospitalières, parfois sous l’effet des  désordres climatiques. Il place au premier rang le devoir d’accueil , celui de témoigner une empathie particulière à l’égard des gens venus d’ailleurs qui font partie de notre même communauté humaine et frappent à notre porte. Il dénonce les politiques de repliement qui conduisent  à ériger des barrières et à construire des murs. Il nous rappelle que la plupart de nos ancêtres furent aussi jadis des migrants en recherche de nouveaux milieux de vie.

Autre préoccupation majeure du pape: la famille, tant dans sa configuration naturelle  que dans certaines formes devenues fréquentes, comme la famille recomposée. Mais avant de s’avancer plus loin sur cette  question , il a tenu à ce que les communautés chrétiennes fassent connaître leur point de vue. D’où la convocation de ce synode extraordinaire qui a cours présentement et qui  permet à des courants divers, parfois nettement opposés, de se faire entendre, par exemple au sujet du statut ecclésial des divorcés remariés.  François ne veut pas régler seul cette affaire . Il ne prétend pas monopoliser le savoir prudentiel. Il veut aussi tenir compte de l’expérience et des points de vue d’autres chrétiens. Il avait  dit un jour que le pasteur a avantage, dans certaines circonstances, à se fier au flair des brebis. C’est ce qu’il met en pratique dans le dossier de la famille.

Ce qui préoccupe le pape peut nous guider dans le choix de nos propres priorités. Il pourrait être opportun par exemple de déplacer un peu les  pôles de notre sensibilité morale. Ainsi, quoi qu’il soit fort pertinent  de se préoccuper d’ une question telle que celle de l’avortement, il y aurait lieu de n’en point faire une obsession, une fixation,  comme si c’était la seule affaire qui vaille qu’on s’y intéresse. François, à sa manière,  nous fait savoir qu’il y a aussi d’autres questions qui méritent de retenir notre attention, et ce, de toute urgence.

POUR QUI VOTER?

Une occasion de voter se présente, le 19 octobre prochain. Moment important dans une démocratie. On ne peut prendre cela à la légère. Pour un indépendantiste québécois non moins que pour un fédéraliste  l’exercice du droit de vote lors d’un scrutin à l’échelle canadienne  demeure un devoir, et cela aussi longtemps que perdurera  le régime politique actuel. Un devoir qui est aussi un droit et une chance. Voter donne l’occasion de faire savoir ce qu’on pense des partis politiques, des programmes, des engagements que prennent  les divers candidats. L’exercice du droit de vote ne représente qu’un volet de la vie démocratique, mais ce volet est majeur. Des millions de gens dans le monde aimeraient pouvoir exercer un tel droit.On aurait tort de s’en priver sous prétexte que notre régime démocratique est imparfait. Il sied ici de méditer  le  propos attribué à Platon nous rappelant que «  tout ce qu’on gagne à se désintéresser de la politique, c’est d’être gouverné par des gens pires que soi ».

Pour beaucoup, voter, c’est  d’abord un acte de libération. L’occasion de se débarrasser pacifiquement  d’une gouvernance dont on ne veut plus. C’est là un avantage majeur de la démocratie : se libérer de façon non-violente de mauvais gestionnaires de la chose publique. Cela peut sembler peu de chose, mais c’est beaucoup. Nombreux les pays où on ne réussit pas à assurer  la transmission du pouvoir sans recourir  à la violence. Cet échec se traduit par un coût humain et social souvent très élevé, comme on peut l’observer présentement en Syrie.

D’autre part, dresser le bilan d’une gouvernance ne doit pas se limiter au dossier de l’économie. D’abord parce que, dans une économie libérale, le pouvoir d’intervention du politique demeure restreint. Ensuite parce que la responsabilité du politique inclut  maints autres domaines, par exemple la sauvegarde des libertés civiles, la protection des droits des citoyens les plus vulnérables, la lutte contre les inégalités, la sauvegarde de l’environnement, la consolidation de la paix sociale. C’est rapetisser la dimension sociétale que de la limiter à l’homo economicus.

Voter, c’est ouvrir la voie à la  possibilité de nouveaux choix; ceux qui concernent des objectifs collectifs et la désignation des mandataires qui apparaissent  les plus aptes à concrétiser ces choix. Des choix inspirés par des valeurs auxquelles on est particulièrement sensible, aussi par le contexte, la conjoncture, les problématiques qui marquent l’actualité. Des choix qui portent à la fois sur des objectifs à long terme et sur l’avenir immédiat, ce qui donne inévitablement lieu à l’expression d’une large diversité d’opinions chez les électeurs; une diversité saine qui est à la source de la multiplicité des formations politiques.

 

Pour ma part, je choisis   au  premier rang le projet d’une société axée sur le développement humain global et sur l’écologie, tel que nous le propose le pape François dans l’encyclique Laudato si. On trouve là une base solide pour un projet de société qui fait passer en premier lieu le respect de l’environnement et de la nature, la préservation de l’eau et de l’air, les droits des moins nantis à des conditions de vie décentes et qui d’autre part refuse l’hégémonie néfaste  d’un libéralisme échevelé allié à une technocratie sans frein.

Ce qui veut dire par exemple qu’il devient impératif, dans un tel contexte, de ne pas voter pour un parti  qui se désintéresse de la question du réchauffement climatique, encourage l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta ou encore approuve le projet de construction d’un pipeline ouest-est  qui risque de mettre en péril de précieuses  réserves d’eau potable et des milieux de vie  dont bénéficient ccux qui habitent l’espace pancanadien.

Choisir, c’est aussi donner son appui à des politiques sociales qui visent à assurer aux moins nantis un minimum décent de ressources  et à réduire les écarts entre riches et pauvres. C’est mettre en pratique le principe de justice structurelle : se rappeler que la première charité, c’est la justice.

Choisir, c’est en outre, pour des Québécois que la chose intéresse,  favoriser l’élection de porte-parole préoccupés  de faire entendre la voix du pays d’ici au sein de l’espace pancanadien. Un avantage démocratique dont il serait imprudent de se priver.Le propos  de Platon trouve ici une application particulière  en ce sens qu’il incite les Québécois à devenir pleinement responsables de leur propre destin collectif.

Dans le contexte actuel, ces problématiques et ces choix se rejoignent. Contrer le danger du pétrole empoisonné en provenance de l’Ouest, préserver les ressources naturelles et les milieux de vie de l’espace québécois, mettre de l’avant une politique axée sur le développement durable, construire une société plus égalitaire,  rapatrier les lieux de décision où s’inscrit le politique : ces objectifs sont  en grande partie  interconnectés. Il existe une logique qui associe les grands objectifs écologiques, la protection de l’environnement, la sauvegarde des ressources  naturelles, la justice structurelle  et le rapatriement des lieux de décision. De quoi guider son choix au moment de voter.

SAUVER LA MAISON COMMUNE

La maison commune : c’est ainsi que le pape François désigne la terre et les ressources qu’elle recèle. En vertu du principe de la destination universelle des biens, celles-ci appartiennent à tous. Si on les dilapide, si on les détruit par une exploitation abusive, on porte atteinte au bien commun universel et en premier lieu aux droits fondamentaux des plus pauvres, lesquels sont toujours les premiers à écoper quand on abuse de la nature. «Tant l’expérience commune de la vie ordinaire que l’investigation scientifique démontrent que ce sont les pauvres qui souffrent davantage des plus graves effets de toutes les agressions environnementales » (Conférence des évêques brésiliens, cité par Laudato si, para.48).

Ces atteintes peuvent revêtir des formes diverses. C’est le cas par exemple quand des compagnies minières canadiennes qui s’ activent dans des pays en développement détruisent des espaces agricoles ou des sources d’eau dont les paysans ont besoin; ou encore celui des énergies non renouvelables dont l’exploitation accroît les gaz à effet de serre et provoque des changements climatiques, comme ces vagues de sécheresse qui frappent plusieurs pays d’Afrique et d’Asie. À noter, parmi les facteurs d’aggravation, l’exploitation des sables bitumineux en Alberta, aussi dommageable pour la planète que toute la consommation réunie de produits pétroliers que l’on se permet au Québec et en Ontario.

Tout se tient, nous rappelle le pape François. Nous habitons la même maison. Or la survie de celle-ci, souligne-t-il, est incompatible avec le modèle de développement dominant où un économisme débridé et la technologie occupent le haut du pavé. Une rupture s’impose avec ce modèle pour faire place à un autre, ce que le philosophe Edgar Morin appelle le possible Acte 1 d’une nouvelle civilisation. Un passage qui devra s’amorcer de façon progressive, en dialogue avec les gens de bonne volonté, qu’ils soient chrétiens ou s’identifient à d’autres allégeances. Pour les chrétiens, ce nouveau départ pourra être le lieu d’un engagement social prioritaire.

Il est éclairant, dans cette optique, de lire le deuxième chapitre de l’encyclique Laudato si.  On y met de l’avant une lecture de la tradition judéo-chrétienne qui affirme l’interconnexion entre la foi en Dieu, le respect de la création et notre responsabilité à l’égard de celle-ci. On met en question l’interprétation biblique selon laquelle le Créateur aurait voulu que l’homme domine la terre au point d’abuser des ressources qu’elle contient avec le risque de les détruire. On y propose une vision radicalement différente des choses.

Notons ici quelques observations particulièrement éclairantes.

  • Les devoirs des chrétiens à l’intérieur de la création et leurs devoirs à l’égard de la nature font partie intégrante de leur foi.
  • L’existence humaine repose sur trois relations fondamentales intimement liées : la relation avec Dieu, avec le prochain, avec la terre.
  • Les différentes créatures, voulues en leur être propre, reflètent, chacune à sa façon, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu. C’est pour cela que l’homme doit respecter la bonté propre de chaque créature et éviter un usage désordonné des ressources dont il dispose.
  • Si nous reconnaissons la valeur et la fragilité de la nature, et en même temps les capacités que le Créateur nous a données, cela nous permet d’en finir aujourd’hui avec le mythe moderne du progrès matériel sans limites. Un monde fragile, avec un être humain à qui Dieu en confie le soin, interpelle notre intelligence pour reconnaître comment nous devrions orienter, cultiver et limiter notre pouvoir.
  • La liberté humaine peut offrir son apport intelligent à une évolution positive. Mais elle peut aussi être à l’origine de nouveaux maux, de nouvelles causes de souffrances et de vrais reculs.
  • Ce qui manque à chaque chose pour représenter la bonté divine est suppléé par les autres . C’est pourquoi nous avons besoin de saisir la variété des choses dans leurs relations multiples. L’Interdépendance des créatures est voulue par Dieu.
  • Créés par le même Père, nous et tous les êtres de l’univers sommes unis par des liens invisibles et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble.
  • Tout est lié. Il faut donc une préoccupation pour l’environnement unie à un amour sincère envers les êtres humains et à un engagement constant pour les problèmes de la société.

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Les observations qui précèdent reproduisent quasi verbatim les propos du pape François au sujet de la maison commune. Elles offrent une vaste matière à réflexion, tout comme la suite du document. Le pape François nous propose un exercice de réflexion enrichissant qui dépasse la surface des choses et ouvre la porte sur une nouvelle vision du monde en évolution. Un tel exercice ne peut être que bénéfique pour qui s’y adonnera et valorisera moult fois le temps qu’on lui consacrera.

LAUDATO SI

Laudato si, la récente et belle encyclique du pape François, a fait l’objet d’un accueil favorable, parfois enthousiaste. On note toutefois des exceptions, dont plusieurs en provenance de la droite conservatrice américaine. Un commentateur de la chaîne News est allé jusqu’à qualifier le pape de terroriste! D’autres médias ont préféré garder le silence, ce qui a été souvent le cas au Québec. Un phénomène qui s’explique en partie par l’impact chez nous de la culture du ressentiment eu égard à ce qui entretient des liens avec notre passé religieux. On évite de faire écho à ce qui provient d’une source ecclésiale, sauf s’il s’agit de rapporter ou de commenter je ne sais quel scandale qui perturbe l’appareil d’Église. Pour ceux qui s’alimentent à cette culture du ressentiment une pensée sociale d’inspiration chrétienne n’a pas voix au chapitre. Elle est jugée à priori obsolète et sans utilité.

La prédominance de la dimension sociale  qui imprègne le document  en a étonné plusieurs. Il y a là pourtant une continuité avec la tradition issue de Rerum novarum de Léon XIII, encyclique axée sur la condition ouvrière. Cette tradition s’est prolongée et diversifiée grâce à  Quadragesimo anno,  Mater et magistra,  Pacem in terris,  Populorum progressio, Octogesima adveniens,  Laborem exercens,  Centesimus annus , Caritas in veritate. La déclaration conciliaire Gaudium et spes  s’inscrit dans cette continuité. Ces prises de position s’appuient sur un enracinement et un éclairage d’ordre spirituel, mais l’objet de la réflexion  vise  non pas le domaine ecclésial mais le  monde de ce temps, l’espace  social et économique où se joue l’avenir des personnes et des communautés humaines. 

Autre source d’étonnement : la fermeté, voire  la radicalité  de la prise de position en faveur d’une vision spécifique du développement qui intègre  les dimensions économiques,  sociales et  environnementales et subordonne les activités économiques à la recherche  du mieux-être humain et social des individus et des collectivités. Le pape  met en question la primauté qu’on accorde de nos jours à l’économie  comme si celle-ci possédait le  privilège de n’être soumise  qu’aux seules règles qu’elle s’invente et s’impose elle-même. Il réfute  la thèse voulant que de grands conglomérats économiques puissent s’accorder le droit d’exploiter à leur guise et sans vergogne les  ressources limitées dont dispose la grande famille humaine. À ses yeux, une économie qui porte atteinte à l’écologie est une économie déviée dont les retombées négatives affectent en première instance les peuples les plus pauvres et met en danger l’avenir de l’humanité.

En appui à sa prise de position François invoque les conclusions des nombreux  scientifiques  qui ont scruté en profondeur les problématiques concernant à la fois l’activité économique et l’environnement. Au fait, il ne se contente pas d’y faire appel; il les englobe dans son argumentaire. Elles font partie de son évaluation des pratiques économiques en vigueur. Les jeux sont ainsi faits pour une confrontation avec l’ordre établi dont les experts néolibéraux se font les défenseurs.

L’auteur de Laudato si  nous convie  à la construction d’une économie différente et l’instauration d’un ordre social nouveau. C’est révolutionnaire .Le penseur et philosophe Edgar Morin y voit le possible acte 1 d’une nouvelle civilisation. Les commentateurs de la droite  américaine qui ont parlé de terrorisme -ce qui est évidemment  du gros charriage- ont néanmoins pressenti non sans raison  qu’avec la parution de ce document quelque chose de nouveau, d’insolite, de radical est peut-être en train de se produire. Ce quelque chose, c’est le projet d’un nouvel ordre social et économique privilégiant la survie de la maison commune qui abrite l’ensemble de l’humanité, la protection des ressources naturelles, la reconnaissance des droits des moins nantis, la destination universelle des biens, la subordination des activités économiques à des fins humaines et éthiques. Vu sous l’angle d’un économisme borné et à court terme, le changement proposé peut donc ressembler à une révolution. Ce qui peut être terrorisant pour certains adeptes de  l’ordre établi.

LE PUBLIC ET LE PRIVÉ

J’entends souvent dire que la religion relève uniquement de la sphère du privé. On nous sert ça en vrac, sans nuances, comme un axiome , une évidence. Mais dans la réalité les choses ne sont pas aussi simples.
Dans un régime totalitaire le renvoi du religieux au privé va de soi, comme ce fut le cas au temps du stalinisme; un régime qui refoulait le privé dans ses derniers retranchements. Y être surpris à posséder en cachette un exemplaire de la Bible pouvait valoir à son propriétaire un séjour d’au moins dix ans au goulag. On y expédiait là-bas des prêtres,des religieux et autres fidèles de foi orthodoxe. On dénombre des milliers de martyrs de la foi dans l’ex-URSS de l’époque stalinienne. Il n’y eut cesse de persécution que lorsque l’armée allemande se prépara à envahir la capitale de l’Empire communiste. Le Petit Père des peuples fit alors appel au Patriarche orthodoxe de Moscou afin d’obtenir son soutien moral et politique. D’un coup, le privé refoulé devint partie intégrale du public. Mais une fois le danger passé, le régime porteur d’un laïcisme brutal et intolérant revient à sa gouverne impitoyable de l’espace public.    

Dans les sociétés islamiques on confond souvent le public et le privé, le temporel, le spirituel et le religieux.C’est dans les pays de tradition chrétienne que la laïcité a émergé progressivement, en partie sous l’influence de ses racines évangéliques. On cherchait comment rendre à César ce qui est à César tout en rendant à Dieu ce qui à Dieu. Ce fut un long et difficile processus. Des courants antireligieux ont contribué à l’accélérer. La laïcité a fait son chemin grâce à des initiatives et à des institutions visant à délimiter le mieux possible les frontières du spirituel et du temporel. Il est arrivé parfois que le processus aboutisse à des accommodements bizarres . Ainsi le cas de la Grande-Bretagne, où la Reine est en même temps gardienne de la foi chrétienne et symbole de l’unité d’un État laïque. Un exemple qui illustre que la laïcité n’est pas chose facile à circonscrire, non plus que la délimitation des frontières entre le public et le privé.

Pie XII a préconisé une « légitime et saine laïcité de l’État ». Cette autonomie du temporel s’inscrit dans des aménagements qui peuvent varier d’un pays à l’autre et donner lieu à des interprétations variables. Il existe diverses façons d’organiser la vie en société de telle sorte que le privé et le public ne s’excluent pas réciproquement et où l’espace public se révèle ouvert et inclusif plutôt que fermé et exclusif. Il n’y a pas d’antinomie radicale entre la laïcité et la présence du religieux dans l’espace public. On peut concilier les deux objectifs pourvu qu’on sache faire preuve d’intelligence et de tolérance.

La laïcité bien comprise garantit un espace qui favorise la cohabitation harmonieuse du public et du privé. Elle ne concède pas au religieux une emprise sur l’aménagement de l’ordre public, mais ne le refoule pas non plus dans la sphère du privé. Elle lui reconnaît une place dans les débats publics et lui consent une liberté dont savent faire usage de nombreuses institutions d’inspiration chrétienne qui contribuent grandement à la qualité de la vie collective.En contrepartie, une société où l’on cherche à imposer une laïcité fermée et rigide risque de s’appauvrir culturellement, socialement et humainement. 

L’IDENTITÉ REFOULÉE

On débat beaucoup, en France et ailleurs en Occident, la question de l’identité. Celle-ci occupe parfois l’avant-scène. Elle est suscitée par une avancée islamique militante qui   profite de la faiblesse d’une affirmation identitaire frileuse répandue chez  beaucoup d’héritiers  de la culture et de la civilisation occidentales, où s’entrecroisent des racines  judéo-chrétiennes et gréco-latines. C’est l’enracinement chrétien qui pose problème. On aimerait pouvoir se comporter comme s’il n’existait pas. Or il est inséparable de valeurs et de manières de voir qui contribuent à définir  le mode de vie de ceux qui en sont tributaires. Pensons par exemple au droit à la vie, à la dignité de la personne humaine , au principe de l’égalité de l’homme et de la femme ou encore à la célèbre devise liberté, égalité, fraternité. Là où certains ne voient que des valeurs laïques, d’autres y décèlent une souche chrétienne qui alimente les valeurs dites laïques. 

 

Débat similaire au Québec. Il y a ceux qui, nombreux, assument sans complexe une histoire et une identité construites sur deux composantes majeures, catholique et de langue française, greffées sur fond amérindien. Ils  sont fiers de ce passé dont ils assument aussi les  vissicitudes, parmi lesquelles le poids d’une domination étrangère  dont ils se sont libérés progressivement et sans violence en faisant un usage efficace  d’outils démocratiques. Du passé religieux ils retiennent plus les zones de lumière que les ombres et sont plus enclins à en tirer une fierté qu’à s’apitoyer  sur des failles. 

 

Pour d’autres le passé religieux pose problème. Ils s’en sont dissociés en partie tout en ne sachant pas comment se définir sans lui. En découle  un malaise qui prend la forme d’une identité refoulée.  On ne sait trop  comment assumer ce passé qui marque l’histoire collective. Il devient gênant d’y faire appel face à de nouvelles traditions culturelles affirmées sans complexe. Difficile d’adopter une position claire quand on est soi-même plongé en plein brouillard. 

 

Il arrive que ce refoulement identitaire provoque en réaction l’affirmation d’une identité défoulée, attachée sans ambiguité aux valeurs héritées du passé et qui campe à l’opposé de la culture du ressentiment que l’on décèle au cœur de l’identité refoulée. L’affaire de la prière au Conseil de ville de Saguenay en a fourni une bonne illustration. Des sondages révèlent que nombreux sont ceux qui partagent  cette identité défoulée dont le maire de Saguenay est devenu un porte-parole éminent et coloré. 

 

Comment transiter d’une identité refoulée à une identité assumée? Cela peut se faire en commençant par une relecture de l’histoire où, au lieu de se complaire à comptabiliser  les échecs que l’on croit déceler dans le passé, on porte plutôt attention aux  réussites, aux avancées. Il serait paradoxal d’affirmer sa confiance dans le projet d’un pays dynamique où l’on serait maître chez soi tout en affirmant que ce que les Québécois ont fait dans le passé ne valait pas grand-chose et se résume à une série d’échecs, à une succession de grandes noirceurs.  

 

Tirer du passé des raisons d’être fier et d’espérer dans l’avenir : c’était la manière de voir de Lionel Groulx.Aussi celle de René Lévesque, qui considérait la nation québécoise comme un grand peuple qui, en apparence asservi et résigné, manifeste de plus en plus la volonté de se prendre en main. Un peuple de langue française, mais aussi porteur d’un héritage culturel judéo-chrétien et gréco-latin, ce qui constitue un atout précieux dans le cheminement d’une nation. Il y a là une manière de voir qui constitue un remède efficace contre le refoulement malsain de sa propre identité.

LE  PAYS QUE L’ON VEUT BÂTIR

J’observe avec intérêt la course à la chefferie qui se déroule au sein du Parti Québécois. Je ne suis pas convaincu que ce fut une bonne idée de lui consacrer autant de temps et d’énergie, mais il demeure que l’exercice illustre bien la vigueur de cet esprit démocratique et la volonté de construire qui ont prédominé dès les origines chez les bàtisseurs  de cette formation politique qui continue de marquer l’histoire du Québec. C’est le PQ qui nous a donné non seulement la Charte de la langue française  mais aussi la loi  sur le financement des partis politiques et la loi visant à protéger le patrimoine agricole; c’est lui qui a amélioré substantiellement les règles favorisant une saine administration publique; qui a entretenu le goût de se prendre en main et qui, à deux reprises, a fourni au peuple d’ici l’occasion de se prononcer sur son avenir; toujours lui qui, de pair avec d’autres groupes indépendantistes, continue de promouvoir le projet d’un pays qui soit vraiment  nôtre.

Il y a néanmoins quelque chose d’un peu ambigu dans cette course. On semble se comporter comme si  le futur chef du parti devait décider seul du programme, alors que ce choix relève de l’ensemble des militants et plus spécifiquement de ceux qui, réunis en congrès national, ont la responsabilité à la fois de tracer les grandes lignes d’action et de circonscrire les objectifs sectoriels. Or celui ou celle qui veut accéder à la direction du parti devra tenir compte de ces choix qui auront été entérinés par  les militants.

Je reconnais toutefois que le mode de fonctionnement du PQ n’empêche pas chaque aspirant ou aspirante de promouvoir sa propre vision des  choses. Cela guidera les militants  qui, à titre de membres du parti, auront à se prononcer sur le choix de la personne  qui assumera la tâche de direction.

Questions de l’heure 

Nombreuses et diverses sont les questions qui méritent de faire l’objet  d’un éclairage de la part de ceux et celle qui aspirent à la direction du parti. Les unes donnent déjà lieu à des débats, telle la place que devrait occuper le projet d’indépendance dans le programme. D’autres, dont quelques-unes concernent de près le projet  de souveraineté, mériteraient qu’on leur accorde plus d’attention, car elles revêtent une importance non négligeable. En discuter ajouterait de la substance aux débats actuels. Je me permets d’en mentionner certaines qui m’intéressent particulièrement.

Le regroupement des forces souverainistes. C’est le rassemblement des forces souverainistes, auquel ont  largement contribué Pierre Bourgault et le RIN, qui a facilité la prise de pouvoir par le PQ en 1976.C’est  la dispersion de ce vote qui prive actuellement le PQ de l’exercice du pouvoir. Or, sans l’accession au pouvoir, le projet d’un pays à soi risque fort d’être renvoyé  aux calendes grecques. Le mouvement  souverainiste a besoin de porte-parole qui peuvent  non seulement bien dire les choses,  mais aussi faire preuve d’un élémentaire pragmatisme. Il est urgent que l’on en arrive à mieux concilier la pureté des convictions et le réalisme politique.

Solidarité avec le Canada  français. Il existe une importante francophonie canadienne hors Québec. Elle est en grande partie l’héritière de luttes qui ont toujours trouvé leur appui principal au Québec. Elle persiste dans sa volonté de survivre et de grandir. Elle est tenace, résistante, têtue. Il est pertinent que des porte-parole du mouvement indépendantiste nous parlent de la place que l’on réservera à la francophonie hors Québec dans un État  québécois souverain. Je souhaite que les porte-parole du projet de souveraineté expriment leur solidarité à l’égard des communautés francophones qui habitent le reste de l’espace pancanadien; une solidarité qui devra se manifester dans des  gestes politiques concrets.

Solidarité avec la francophonie internationale. Le Québec fait partie du vaste univers culturel , social et économique de la francophonie internationale avec lequel nous entretenons des liens de plus en plus nombreux. L’avenir du Québec est inséparable de l’essor de cet espace culturel et social où, depuis des décennies, ont oeuvré des pionniers  qui sont à l’origine de  nombreuses réalisations. Des exemples parmi d’autres : le Père Georges-Henri Lévesque, fondateur de l’Université nationale du Rwanda, les Pères blancs et  les Soeurs missionnaires d’Afrique originaires du Québec, les Frères des écoles chrétiennes, les  Sœurs de l’Immaculée-Conception, des milliers de coopérants , religieux ou laiques,  passeurs de culture et agents de développement qui ont rendu présente dans plusieurs pays l’image d’un Québec ouvert sur le monde. Cette solidarité est appelée de nos jours à revêtir des formes nouvelles  qui ajouteront à ce qui a déjà été accompli. Il serait pertinent de chercher à définir le contour de cette solidarité d’un nouveau genre.

Valeurs communes. On a parfois l’impression que pour certains souverainistes le terme valeur  se réduit quasiment au principe de l’égalité des sexes. Pourtant il embrasse beaucoup plus large, comme en fait foi  la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, laquelle statue sur le droit à la vie, l’intégrité physique, la liberté de conscience , la liberté d’expression, le mariage et la famille, les droits des parents en éducation, le droit au travail, la solidarité sociale, etc. Cette vision élargie  des valeurs me semble plus éclairante et plus stimulante que ce que l’on désigne  sous l’étiquette de  « valeurs québécoises ». Il y a là un vaste chantier à explorer.

Les aléas du vivre-ensemble. Le projet d’une charte dite de la laïcité  a fait long feu, mais plusieurs événements récents incitent à croire qu’il ne serait pas superflu de remettre l’ouvrage sur le métier, quitte à lui imprimer une autre configuration. C’est un  projet que le PQ  pourrait prendre en main  en collaboration avec d’autres formations politiques, souverainistes ou pas. Mais il importe en même temps de débattre les concepts de base, préciser ce qu’on veut dire quand on parle de valeurs communes, de laïcité,  de liberté religieuse, de la place de la religion dans l’espace public, etc. Les aspirants à la direction du PQ nous rendraient service en explicitant l’idée qu’ils se font du vivre-ensemble et de ses conditions de réalisation.

Justice fiscale. Comme en font preuve les réussites de nombreux pays devenus indépendants, la souveraineté  peut fort bien donner un souffle nouveau à l’économie du Québec. Mais cet apport dynamique deviendra encore plus tangible quand on aura mis un frein à l’évasion fiscale que pratiquent de grandes entreprises et des manipulateurs de capitaux et que le pouvoir fédéral semble tolérer allègrement. L’équilibre budgétaire cessera d’être un casse-tête le jour où ces entreprises et ces  grandes institutions financières délinquantes s’acquitteront de leurs obligations envers le trésor public. Il en va pour beaucoup du dynamisme et de la qualité de la souveraineté politique qu’on aura acquise.

Urgence écologique. Le Québec est menacé écologiquement par des déversements de pétrole empoisonné en provenance de l’Ouest canadien. Que restera-t-il du rêve d’un pays qui serait nôtre quand la pollution aura dégradé le fleuve Saint-Laurent, ses  affluents, d’autres plans d’eau, des terres agricoles, des milieux de vie? Le PQ rendra un grand service à la collectivité  en choisissant une personne sensible  aux impératifs écologiques, prompte à résister à la fascination de l’or noir et opposée  à un  aventurisme économique obsédé par la recherche d’un gain à court terme qui risque de mettre  en péril notre patrimoine collectif. Dans cette optique, il faudrait y penser deux fois avant de se lancer dans l’exploitation du pétrole de l’Île d’Anticosti. La pollution locale n’est pas plus acceptable que celle qui nous arrive de loin.

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Ce sont là, parmi d’ autres, quelques questions qui devraient intéresser les souverainistes attentifs aux joutes politiques. Car un pays à soi, cela commence par une certaine idée qu’on s’en fait,  mais  c’est aussi un contenu et des conditions de réalisation. S’inspirant  de l’histoire et s’éclairant de valeurs humanistes qui font consensus, les Québécois pourront assumer   avec succès la prise en charge de cet espace planétaire  que le cours des événements- la Providence,diront certains- leur a confié. Il ne suffit pas de revendiquer un pays, il faut aussi avoir une certaine idée de la façon de le construire pour en faire  un modèle de civilisation. C’est de cette façon que les Québécois démontreront qu’ils forment un grand peuple, comme le souhaitait René Lévesque.

LE MAL HABITE PARMI NOUS

Une amie  m’a transmis des extraits d’un livre où l’auteur s’applique à démontrer que Boko Haram, Daech et consorts  n’ont rien inventé , que la barbarie est de tous les temps, que des tueurs démoniaques qui ont marqué jadis l’histoire  avaient non moins  de talent pour le mal que ceux qui, de nos jours, commettent de basses œuvres qui provoquent  un sentiment d’horreur. On nous dit : le mal est de tous les temps. Au fait, il était  déjà à l’oeuvre quand Cain assassina son frère Abel.

De ce constat on peut tirer la conclusion qu’il n’y a pas lieu de se scandaliser devant les horreurs que nous rapportent les médias. Mais il y a aussi une autre conclusion , plus susceptible de changer les choses : combattre autant que se peut  le mal qui fait horreur, car on ne peut se permettre d’ abandonner des gens sans défense aux forces du mal. Surtout quand il s’avère que les nouveaux barbares entretiennent des liens avec des pays qui comptent parmi  nos partenaires économiques, ce qu’on soupçonne être le cas avec Daech. Ce serait d’une  honteuse hypocrisie que de crier au scandale devant la barbarie islamique tout en faisant affaire avec ceux qui sont  de connivence avec les barbares.

On peut aussi s’interroger sur l’origine du  mal, ce qui l’inspire, son cheminement. Quand on récite le Notre Père, on demande d’être délivré du mal. Délivré de ses faiblesses, de  l’esprit du mal, de l’emprise d’une force maléfique?  Pas facile à discerner.

ll y a des cas où il s’agit bien de quelqu’un qui personnalise le mal, comme cela est apparent dans le récit des trois tentations du Christ. Quelqu’un qui envoûte, possède, cherche à entraîner dans l’abîme. Aussi cet esprit du mal qui fomente les destructions, la torture, le viol, les tueries. Cet esprit du mal qui, au temps de la barbarie nazie, poussait à perpétrer des massacres collectifs, à jeter des enfants  dans des fosses communes ou à les faire  disparaître dans des fours crématoires. Il arrive que la barbarie atteigne un tel  niveau d’horreur et de méchanceté qu’on ne puisse l’expliquer  en invoquant seulement la perversion humaine.

Se manifeste en outre, chez les barbares d’aujourd’hui, un esprit diabolique qui prétend torturer, violer ou tuer au nom d’Allah, donc au nom de Dieu. L’esprit du mal fait preuve, en ce cas, d’une capacité exceptionnelle de cynisme. Il se révèle autant cynique que méchant.

Les agnostiques et les incroyants discutent de l’existence de Dieu, une question complexe pour eux. Mais il  ne serait pas vain qu’ils s’interrogent aussi sur l’existence du démon et sur celle du mal : une question peut-être plus compliquée mais  non moins  importante. Il n’est pas superflu de la soulever.  Surtout que le démon est un personnage discret qui semble préférer qu’on ne parle pas de lui. Il aime mieux  passer inaperçu, faire accroire qu’il n’existe pas, ce qui lui assure une bonne marge de manœuvre. Le Bon Dieu, au contraire, aime qu’on se souvienne de Lui et souhaite qu’on entre en contact avec Lui.  Ainsi pourra-t-il plus facilement nous dépanner, nous délivrer du mal, comme nous l’implorons de le faire  dans cette belle prière que le Christ nous a apprise et qui s’appelle le Notre Père.

UN SYNODE FRUCTUEUX

Les médias ont accordé peu d’attention au rapport du Synode romain sur la famille (octobre 2014). Pourtant le document est un bon indicateur de l’orientation que prend l’appareil  ecclésial en la matière. Une orientation non pas imposée mais proposée. Les Eglises locales disposent d’une année pour faire connaître leur point de vue avant que l’évêque de Rome ne mette fin au débat. Évêque de Rome : le pape François préfère ce titre à  celui de Souverain Pontife. Cela fait moins prétentieux, moins omnipotent et plus proche de l’idée qu’on peut se faire du « primus inter pares ».

Une première section du document traite des multiples visages que peuvent revêtir  le mariage et la famille au sein des différentes cultures. Il  accorde une attention particulière aux défis  que la famille doit affronter  de nos jours :  individualisme exacerbé, pesanteurs socio-économiques(.v.g chômage, pénurie de logements ),  polygamie, mariage par étapes, cohabitation avant le mariage, enfants de la rue, migrations, etc.

Sous le titre de L’Évangile de la famille, la deuxième section propose l’idéal-type de la famille issu de  la tradition chrétienne. La famille y est présentée  comme étant l’Église domestique, comme une forme privilégiée d’union entre un homme et une femme, et ce tout en reconnaissant  la valeur d’autres unions matrimoniales : mariage civil,mariages traditionnels, unions libres. On note que des formes imparfaites d’unions matrimoniales peuvent être considérées comme des occasions  d’accompagnement vers le sacrement de mariage. Mais celui-ci demeure l’idéal premier, un don particulier se situant au-dessus d’autres modèles d’unions matrimoniales, sans qu’on méconnaisse la valeur de celles-ci.

La troisième section traite de la nécessité d’approches pastorales souples et mentionne en passant le problème  des unions homosexuelles, qu’il faut traiter avec respect et délicatesse , tout en se rappelant qu « il n’y a aucun fondement pour assimiler ou établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et le dessein de Dieu sur la mariage et la famille ».

Il revient désormais aux Églises locales , d’ici octobre 2015, d’analyser et d’évaluer les réflexions contenues dans le document. «  Il ne s’agit pas de décisions prises, ni de perspectives faciles. Cependant, le chemin collégial des évêques et la participation du peuple de Dieu tout entier, sous l’action du Saint-Esprit, le regard posé sur le modèle que constitue la Sainte-Famille, pourront nous guider vers des voies de vérité et de miséricorde pour tous ».

Une originalité  du document : on a soumis au vote chaque section et sous-section . On a inscrit les votes dans le rapport officiel que tous peuvent consulter. On peut prévoir déjà quelles sont les propositions qui dans la suite feront probablement l’objet de débats particulièrement animés.

On attend désormais l’étape suivante : la participation  des communautés  diocésaines au débat. On peut présumer que seront invités à cette consultation tous ceux et celles que la question intéresse, aussi bien les chrétiens de la diaspora que les habitués  du dimanche, autant les gens unis par le mariage que les divorcés , non moins les clercs mariés que célibataires, tant les jeunes que les vieux. Bref, le peuple de Dieu tout entier, comme le demande  le rapport du synode. C’est à travers ces échanges multiples que l’Esprit-Saint va peut-être nous réserver des surprises.