LE DÉLIT D’ÊTRE PAUVRE

Le gouvernement du Québec a adopté une loi qui vise à réduire à la famine ceux et celles qui manquent de zèle dans la recherche d’un emploi. Ces prestataires que l’on pourchasse vont allonger la liste des pauvres qui sont en attente de paniers de Noël. On tape sur la tête des plus démunis quitte à s’en remettre à la charité privée pour pallier le resserrement de l’aide publique.

Il en est ainsi parce que l’État manque d’argent, nous dit-on. Mais ce manque résulte en partie du fait que l’État se prive de ressources qui lui reviennent. Par exemple, on laisse émigrer dans des paradis fiscaux des milliards$ qui devraient servir à répondre aux besoins collectifs, à commencer par ceux des plus démunis. « Les paradis fiscaux, une maladie qu’il faut enrayer », nous dit Joseph Stiglitz, prix Nobel de l’économie. Mais il semble plus simple de taper sur la tête des plus démunis que de rappeler à l ‘ordre de grandes entreprises qui font fi de leurs obligations sociales.

LE SOCLE IDENTITAIRE

Un aspirant à la direction du Parti conservateur du Canada  s’est donné comme objectif de  sauvegarder l’identité canadienne , ce qu’il appelle le socle identitaire canadien. Un défi de taille, quand on sait qu’on parle toujours au Canada de l’existence de deux solitudes ou encore de la coexistence de deux nations. Le régime fédéral sert à gommer des différences qui sautent  aux yeux quand on franchit l’espace canadien «  a mari usque ad mare ».

Il demeure que l’exercice proposé peut s’avérer utile. On pourra par exemple se demander ce qu’ont en commun  des composantes politiques disparates, telles par exemple le Québec et l’Alberta. Les différences sont patentes : l’histoire, la langue, la culture, les intérêts économiques. Un trait commun : les valeurs proclamées dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Mais ce trait est non moins partagé par d’autres pays. Il ne suffit donc pas pour déterminer un socle identitaire. Reste la volonté commune,  l’acceptation d’un vivre ensemble plus ou moins harmonieux. Mais un courant identitaire spécifiquement québécois  est en train d’ébranler cette volonté commune. L’hypothèse d’un socle identitaire unique devient plus fragile.

Au fait, on  aurait avantage à privilégier  l’hypothèse de deux blocs identitaires qui outrepassent l’encadrement politiques actuel. Ainsi a-t-on solutionné ailleurs le problème des blocs identitaires, comme ce fut le cas quand ont été tressés de nouveaux liens  politiques entre la Suède et la Norvège, la Suède et le Danemark, la République tchèque et la Slovaquie, le Timor-Oriental et l’Indonésie, la Tunisie et la France, etc. Bien circonscrire les blocs identitaires, c’est témoigner  de réalisme politique et favoriser  l’établissement de rapports pacifiques et fructueux entre nations. Cela implique de reconnaître  la diversité  qui caractérise la problématique canadienne.

 

LA PRIORITÉ, C’EST L’EAU POTABLE

Le Canada ne peut se passer du pipeline Énergie-Est, a déclaré un porte-parole des pétrolières. Ce qui est faux,car il peut s’en passer, voire qu’il devrait le faire. Mais ce qui est vrai, c’est que le Québec ne peut se passer d’eau potable. Or le projet d’Énergie-Est met en péril des centaines de plans d’eau au Québec. Une menace qui provient du pétrole issu des sables bitumineux et de substances empoisonnées qu’on y ajoute pour en faciliter le transport. Je ne comprends pas que des décideurs politiques d’ici prennent cette menace à la légère. Comme si on devait se résigner à laisser la voie libre à des puissances économiques dépourvues de sens du  bien commun et obsédées par la rentabilité à court terme. Une règle première qui doit guider le politique, c’est la prise en charge du bien commun, pas la résignation.

DES RÊVES QUI S’ENVOLENT

Tous les jours la télévision nous sert en abondance des images de violence et de destruction. On nous montre des peuples qui s’entretuent , des brigands qui sèment la terreur, des militaires équipés d’armes modernes achetées dans des pays industrialisés et qui s’en prennent à des civils sans défense , des défilés de chars d’assaut qui traversent des plaines de sable où toute vie est devenue impossible, des villes détruites , des femmes et des enfants qui tentent de survivre dans des abris de fortune, des brutes et des tyrans qui se spécialisent en fauteurs de catastrophes humaines . Tout cela pour aboutir à un gaspillage éhonté de ressources qui auraient pu servir à construire une cité plus humaine, à aménager des milieux de vie où les hommes et les femmes disposeraient d’eau potable, de terres agricoles, d’hôpitaux, d’écoles, de logements décents, d’universités, d’équipements culturels de toutes sortes, de ces assises sur lesquelles on construit une civilisation.

Au lieu de construire un monde plus humain on multiplie les crimes contre l’humanité. Reste à savoir à qui profitent ces crimes. Parmi eux les fabricants d’armes, dont fait partie le Canada, quoi qu’à un moindre degré que d’autres pays. Mais il demeure que le pays d’ici semble avoir abandonné l’odyssée des Casques bleus et des missions de paix. Des rêves qui s’envolent.

LA CLASSE MOYENNE À L’AVANT-SCÈNE

Sauver la classe moyenne, la protéger, lui assurer les faveurs de l’État : c’est la préoccupation première de plusieurs politiciens. Certains en font une priorité absolue, une sorte de crédo. Laquelle classe dite moyenne comporte plusieurs franges dont une caractérisque commune est d’avoir accès à des avantages économiques et sociaux qui dépassent la satisfaction de besoins de base. Son essor serait, dit-on, une garantie de progrès pour l’ensemble de la société.

L’objectif peut sembler en soi défendable. Mais il ne peut, dans une société marquée par le souci de la justice, avoir préséance sur les besoins et les attentes de ceux et celles qui ne disposent pas des ressources permettant de répondre aux exigences de ce qui est considéré comme faisant partie des besoins de base. La justice distributive commande d’accorder la priorité à une politique sociale qui assure aux moins nantis l’accès à un emploi convenablement rémunéré, à un logement décent, aux soins de santé, à la sécurité alimentaire, à l’éducation, à la vie culturelle. Ce sont de tels critères qui permettent de mesurer le niveau de développement humain d’une société.

Me revient ici en mémoire ce propos de Jean XX111 : « La richesse économique d’un peuple ne résulte pas seulement de l’abondance globale des biens , mais aussi et plus encore de leur distribution effective suivant la justice, en vue d’assurer l’épanouissement personnel des membres de la communauté : car telle est la véritable fin de l’économie nationale » ( Mater et Magistra).

PÉTROLE ET SOUVERAINETÉ

La course à la direction du Parti Québécois ne manque pas de soulever de l’intérêt. Mais on a l’impression que les candidats ont de la difficulté à choisir parmi les priorités qu’ils veulent mettre de l’avant dans le court ou le moyen terme. Par exemple, on a peu parlé du calamiteux projet de pipeline d’Energie Est, qui, à sa manière, concerne de près la question de la souveraineté nationale. En effet, on ne peut éviter de se demander ce que vaudra la souveraineté quand du pétrole empoisonné issu de déversements à la fois probables et imprévisibles aura pollué des centaines de plans d’eau au Québec , incluant le grand fleuve Saint-Laurent. On veut se donner un pays, fort bien. C’est légitime. Mais un pays marqué de l’empreinte de l’écologie, pas une autoroute du pétrole. Cela devrait apparaître clairement dans le projet que le Parti Québécois soumettra à l’attention de la population.

LE SOUVENIR DES CROISADES

Des dénonciateurs de l’islamophobie- réelle ou présumée- nous renvoient au temps des Croisades pour expliquer le phénomène du djihadisme. Selon eux, L’Occident chrétien, par ses expéditions guerrières, aurait laissé dans la mémoire collective musulmane de terribles cicatrices dont on ressentirait encore les effets de nos jours. Un djihadiste serait plus ou moins une sorte de bras vengeur qui se croit envoyé par Allah et qui aurait comme mission de réparer les blessures causées par les Croisades.
À noter au départ que c’est faire preuve de beaucoup de bon vouloir que d’attribuer aux djihadistes un tel intérêt pour l’histoire. Ce qu’on observe d’eux nous renvoie davantage à une filière où prédominent l’gnorance, la barbarie et l’absence d’humanité. On est loin de la chevalerie médiévale.

D’autre part, dans la mémoire collective de la chrétienté occidentale on attribue aux Croisades une importance historique qu’elles n’ont pas. On parlait au début de libérer le tombeau du Christ.Dans les faits, on s’est embarqué dans des tentatives plus ou moins fructueuses visant à desserrer le carcan arabe, ensuite turc, qui étouffait le monde méditarrénéen. Car , à l’époque , l’Occident vivait sous la menace constante de l’hégémonie musulmane. Celle-ci pesait d’un lourd poids sur le pourtour de la Méditerranée. Les pirates arabes effectuaient à leur gré des razzias sur les côtes italiennes ou françaises, enlevaient des chrétiens, particulièrement des femmes, qu’ils revendaient comme esclaves dans des pays musulmans. Une timide réponse occidentale fut la fondation d’un ordre religieux, celui des Servites, voué au rachat des esclaves. En fait, il fut un temps où, pour reprendre le propos d’un observateur arabe, il était imposssible pour un chrétien de faire flotter une planche sur les eaux de la Méditerrannée. C’est donc un Occident assiégé et non impérialiste qui, pour tenter de s’en sortir et sous le couvert d’un projet religieux, se lança dans l’aventure des Croisades.Ce furent des entreprises pas très glorieuses dans leur déroulement et peu fructueuses quant à leurs résultats. Mais le vent tourna avec la reconquête de Grenade et la découverte des Amériques. L’Europe chrétienne cessa alors de vivre quotidiennement sous la menace musulmane, même si celle-ci a fait encore sentir son poids lors de la bataille de Lépante en 1571 et du siège de Vienne, en 1683.

L’Histoire , dit-on, ne repasse pas les plats. Le souvenir des Croisades est de peu d’utilité pour comprendre le terrorisme djihadiste. Sauf peut-être qu’il peut nous aider à prendre conscience du fait que l’Occident, de culture fondamentalement chrétienne, est menacé une fois de plus dans sa spécificité historique par une force extérieure, laquelle se présente sous la forme d’une mixture d’islamisme dévoyé et de violence barbare. Reste désormais à trouver les moyens d’affronter avec succès ce nouveau danger.

LA VRAIE SOLUTION POUR L’AVENIR

Dans un éditorial fort éclairant ( Le Devoir, 4 août 2016), Jean-Robert Sansfaçon décrit bien les risques nombreux liés à l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta. Il ne manque pas de montrer du doigt la menace qui pèse sur les réserves d’eau potable du Québec si jamais on se lançait dans la construction d’un oléoduc qui traverserait des centaines de rivières et de plans d’eau. Il sait que les déversements de pétrole- un pétrole gavé de substances empoisonnées qu’on y ajoute pour en faciliter le transport- font partie des dangers encourus. 

Ce qui étonne, c’est qu’il ne propose pas comme solution d’avenir qu’on mette tout simplement fin à l’exploitation et au transport de ce produit empoisonné, surtout que le Québec n’a qu’en faire puisqu’il s’approvisionne ailleurs , à moindre risque et à bon prix. C’est l’exploitation même des sables bitumineux qu’il faut mettre en question, surtout que celle-ci s’avère une importante source de pollution et compromet la réalisation des objectifs canadiens et québécois en matière d’environnement.Il faut envisager la transformation partielle de l’économie albertaine , tout comme on a procédé jadis à une sorte d’équivalent au Québec quand on a mis fin à l’exploitation de l’amiante.  

LE SOUFFLE DU MALIN

Il m’est déjà arrivé de parler de la place qu’occupe le démon dans les Évangiles. Au temps où ceux-ci furent rédigés le Malin semblait faire partie de la vie de tous les jours. Parfois on discernait clairement sa présence, parfois on confondait celle-ci avec diverses maladies et infirmités qui affectent la condition humaine. Les auteurs des récits évangéliques en ont parlé à la manière des gens de leur époque.

On en fait cas parfois de nos jours . On estime avoir retrouvé la signature diabolique dans l’horrible invention des camps de la mort au temps du nazisme. D’autres croient déceler sa marque dans les actes criminels que multiplient les djihadistes. Tuer pour tuer au nom de Dieu auteur de la vie est d’un cynisme diabolique. Particulièrement odieux se révèle l’assassinat d’un prêtre octogénaire, égorgé alors qu’il présidait une célébration eucharistique. Un meurtre qui dégage une odeur macabre et laisse soupçonner la présence du Malin. « Éloigne-toi , Satan », s’est écrié le prêtre , avant de tomber sous les coups de ses assassins.

À défaut de réussir à croire en Dieu, les agnostiques et les incroyants pourraient se préoccuper de l’existence du démon. Car le Malin semble se révéler particulièrement actif au cœur des perturbations qui marquent de nos jours le cheminement de l’humanité en marche. On peut toujours se faire accroire qu’il n’existe pas, mais il semble bien qu’on peut déceler des traces de sa présence. De quoi se poser quelques questions.

LENDEMAIN D’UN DÉBAT  

Le débat qui a conduit à l’adoption de la loi C-14 portant sur l’aide médicale à mourir s’est déroulé dans un climat marqué par la dignité et la  réserve, aussi bien à la Chambre des Communes du Canada qu’au Sénat. Ce qui n’empêche point de s’interroger sur son véritable enjeu et sur ses conséquences éthiques et sociales. Car subsistent des ambiguités et des malentendus qu’il faudra bien dissiper un jour ou l’autre.

Une ambiguité majeure a trait à la signification de l’expression aide médicale à mourir , qui constitue une façon détournée de parler d’euthanasie ou encore de suicide assisté. Elle prête à confusion. Je connais des gens qui s’opposent à l’euthanasie et au suicide assisté mais se déclarent favorables à l’aide médicale à  mourir. Ils confondent celle-ci avec le recours aux soins palliatifs.

Ceux-ci sortent grands perdants du  débat. On les a oubliés. Or ils pourraient  répondre très largement  et mieux que la dite aide médicale à mourir aux attentes de gens aux prises avec des souffrances très lourdes à supporter, ce que vise en principe la nouvelle loi.  Mais on n’a rien prévu pour les rendre plus accessibles. On s’est comporté comme si l’euthanasie et le suicide assisté étaient les seules solutions valables. On a cautionné une aide médicale à mourir de portée limitée , entourée de certaines mesures de contrôle, tandis qu’on a mis au rancart les vastes possibilités d’une stratégie efficace de soins palliatifs.

Au fait, y-a-t-il eu vraiment débat? Au sein des instances politiques, sans doute. Dans les médias, bien peu, car ce sont des porte-parole d’une pensée unique qui ont monopolisé le discours,donnant l’impression que l’affaire était close et qu’une seule conclusion s’imposait de soi. Je note par exemple que n’eut été  le recours à mon ordi et à mon courriel, je n’aurais pu savoir que des groupes religieux d’allégeances diverses avaient émis à plusieurs reprises des opinions qui auraient mérité d’être connues du grand public et faire partie du débat.  Mais ces opinions avaient le défaut d’aller à l’encontre du discours dominant. Sauf un rare et faible écho qu’on leur a accordé, elles ont glissé sous le radar. Il en est résulté  un débat à sens unique, voire plus une apparence de débat qu’un échange réel.

La loi sur l’aide médicale à mourir s’appuie sur un consensus politique plus ou moins préfabriqué. Elle ne s’appuie pas sur un consensus social éclairé. Il faudra dans l’avenir vivre avec cette disjonction et accepter que cohabitent des choix éthiques divergents. Ce qui devrait logiquement permettre un espace pour l’objection de conscience à laquelle auront recours des professionnels de la santé. Autrement, on subirait  la tyrannie d’un consensus politique sui generis qui projetterait l’image d’une démocratie un peu boiteuse.