LES MOTS ET LES SIGNES

Dans le débat sur la Charte de la laïcité certains termes utilisés se prêtent à plusieurs interprétations. A commencer par le mot laïcité, qui est un terme analogue et non pas univoque. Car la laïcité de l’État peut renvoyer à des réalités différentes. Par exemple, la Reine d’Angleterre, chef d’un État laïque, est aussi chef de l’Église anglicane et gardienne de la foi chrétienne. En France, le président de la République détient le titre de chanoine de la Basilique du Latran. Au plan scolaire, dans plusieurs États européens, non moins laïques que le Québec, l’enseignement religieux est obligatoire dans les écoles publiques. Dans d’autres pays, il est intégré à l’horaire, mais sur une base optionnelle. Des situations diverses qui montrent la flexibilité de la notion de laïcité.

La notion d’espace public pose aussi problème. L’émission télévisée Le Jour du Seigneur, qui répond à la demande de plusieurs milliers de téléspectateurs, se déroule dans l’espace public. On retrouve son équivalent dans plusieurs autres pays. Faudrait se réclamer d’une laïcité plus pure que pure pour prétendre y déceler une incongruité. L’État encadre la société civile, mais il ne l’absorbe pas. La société est pluraliste avant d’être laïque. Il convient de respecter ce pluralisme dans l’aménagement de l’espace public.

Il y a les mots, mais il y a aussi les coutumes, tels les codes vestimentaires, qui sont porteurs de signes, pas toujours faciles à interpréter. Ainsi le cas d’une garderie privée, subventionnée ou non, qui fonctionne grâce au dévouement d’une ou plusieurs éducatrices compétentes qui s’expriment dans un français de qualité et arborent un modeste voile souvent élégant. Cette tenue vestimentaire constitue-t-elle un casus belli ? Met-elle vraiment en danger la laïcité de l’État ?

Il existe plusieurs versions de la laïcité. L’instance politique a-t-elle le droit d’en imposer une comme étant la seule valable ?

CHARTE DE LA LAÏCITÉ EN PÉRIL

Après avoir anobli le turban et le kirpan, la Cour suprême du Canada , invoquant le principe de la croyance sincère, a décidé d’introduire le niqab dans les cours de justice, À l’inverse, au Québec, on fait fi de la croyance sincère pour interdire l’enseignement religieux dans les écoles, ce qui n’offusque pas la Cour suprême. Le multiculturalisme et l’intégrisme laïque croisent le fer mais s’entendent comme larrons en foire quand il s’agit de s’en prendre aux droits des parents en éducation. Déconcertées, la tolérance et la laïcité ouverte se cherchent une voie.

Dans ce contexte, l’avenir s’annonce difficile pour le projet d’une charte québécoise de la laïcité. Trois issues possibles : renvoyer le projet au lendemain de l’accession à la souveraineté politique, recourir à la clause de dérogation, pratiquer de façon ouverte et intelligente la laïcité déjà inscrite dans l’histoire de la nation.

Car, dans les faits, le Québec est bel et bien une société laïque. Reste à préciser ce que cela veut dire concrètement dans la vie de tous les jours. Ainsi faudra-t-il tenir compte de l’histoire, du passé vécu, de l’héritage transmis dont font partie les valeurs issues de l’humanisme chrétien. On n’assure pas le destin d’un peuple en pratiquant la coupe à blanc dans son passé. D’autre part, le multiculturalisme qu’on veut nous forcer à avaler n’est pas sans poser problème. Il est susceptible de nuire à la capacité d’intégration et de miner l’identité collective. Une charte de la laïcité perdra en partie son efficacité si elle est construite sur les débris d’une identité réduite en miettes.