AUTORITÉ ET POUVOIR

L’autorité, un service, un ministère ;  le pouvoir, un instrument d’usage ambigu, qui peut servir ou asservir.  Le pouvoir peut rendre malade, comme nous l’enseignent aussi bien le passé que le présent de l’histoire des peuples.  Bébé Doc,  Ben Ali, Hosni  Moubarak, dont on parle beaucoup ces temps-ci, n’apportent qu’un court  ajout à la longue liste des malades du pouvoir.

On s’est efforcé  longtemps, en pays de chrétienté, de  réconcilier le principe d’une autorité venue d’en  haut avec le respect des droits des citoyens face aux abus du pouvoir. C’est dans cette optique que fut promulguée  la Magna Carta, en Angleterre, en 1215, en plein Moyen Âge. Ce qui montre que  les gens qui ont vécu à cette époque n’étaient pas aussi obscurantistes qu’on le dit.

Au moment de leur investiture,  les rois, reines et princes s’engageaient à pratiquer la justice et à respecter  les règles morales communément admises.  Des promesses pas toujours tenues, mais qui constituaient néanmoins un frein contre les abus. Il y eut de bons rois, tels  Henri IV de France, l’empereur Charles IV  d’Autriche-Hongrie et d’autres  monarques qui ont assuré une gouvernance dont la qualité se compare aisément  à celle  de représentants démocratiquement élus.

L’instauration de régimes voués au service du bien commun résulte de multiples efforts visant à civiliser l’exercice du pouvoir. Une réussite inégale, variant selon les pays. C’est ainsi qu’on a pu observer une  progression laborieuse des droits démocratiques  en Amérique latine, où les dictatures militaires eurent longtemps le vent  dans les voiles avant que des régimes vraiment démocratiques ne réussissent à s’implanter solidement.

Des dérapages peuvent se produire dans des pays où les traditions démocratiques semblaient bien enracinées.  L’Italie a vécu le fascisme mussolinien, l’Espagne a vu triompher la domination du  franquisme, le Portugal a vécu celle de Salazar,  la Grèce a subi le poids du régime des Colonels, le Chili, celui de la dictature de Pinochet. Mais,  heureusement, partout la démocratie a fini par reprendre le dessus.

Deux dérapages spectaculaires ont marqué l’histoire contemporaine ; le nazisme et le communisme. Dans les deux cas, une idéologie athée a servi de moteur et de déclencheur dans la construction de sociétés totalitaires caractérisées par l’idolâtrie du pouvoir. Ce qui confirme a contrario la thèse de Jacques Maritain, lequel  a mis en lumière les liens qui unissent la démocratie et les valeurs sociales chrétiennes.

Les déviations du pouvoir  ont donné lieu à des situations dramatiques dans plusieurs pays du tiers monde. On a encore en mémoire le génocide cambodgien,  le règne délirant  d’Idi Amin Dada en Ouganda, le triste gâchis de Robert Mugabe au Zimbabwe.  Nombreux les peuples de tradition  musulmane soumis au joug de potentats. Isolée, toujours au pouvoir, la dictature birmane survit, en partie grâce à la complicité d’entreprises étrangères à la recherche de profits plantureux et qui n’ont cure aucunement du sort réservé à la population locale.

Au fait, le volet économique et financier occupe une place importante dans l’histoire des  régimes tyranniques. La corruption y empoisonne souvent la gouvernance. On y observe  des détournements considérables de fonds publics  dont une partie provient de l’aide  au développement. Dans un article solidement documenté le journaliste Jean-Claude Leclerc ( LE DEVOIR, 24 janvier 2011) fait ressortir l’ampleur et la gravité du  phénomène. A noter le témoignage qu’il rapporte d’une représentante de la Banque mondiale, Ngozi Okonjo-Iweala,  qui déclare : « Des milliards sont volés chaque année aux pays en voie de développement, qui se trouvent ainsi privés d’opportunité économique ». Selon les calculs de cette spécialiste,  de 16,2 à 34,2 milliards d’euros seraient dérobés annuellement sous la forme de détournement de fonds publics. Ce qui semble rendre dérisoires les efforts accomplis par les ONG et les gens qui les appuient.

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Il demeure en revanche  que les exemples ne manquent  pas de leaders politiques qui ont considéré  l’exercice du pouvoir comme l’occasion par excellence de promouvoir  le bien commun et comme moyen de stimuler la croissance humaine et sociale des collectivités  dont ils ont eu la charge. Des noms marquent l’histoire : Franklin  D. Roosevelt, Nelson Mandela, Charles de Gaulle, René  Lévesque  et combien d’autres.

A la liste des dirigeants méritants j’ajoute le nom de Barak Obama, qui vient de livrer un discours empreint de noblesse et de lucidité sur  l’état de l’Union.  Un cas exemplaire où l’exercice du pouvoir  est ennobli par un  sens élevé de l’autorité envisagée comme un ministère au service de la collectivité. Un modèle qu’auraient avantage à imiter des potentats qui souffrent de la maladie du pouvoir et ne cessent d’empoisonner la vie quotidienne des  peuples qu’ils oppriment et exploitent sans vergogne.