LE CONTENU D’ UNE CHARTE DES VALEURS

On a parfois l’impression, en écoutant  ceux qui débattent de valeurs québécoises et du projet d’une charte de la laïcité que le principe de l’égalité homme-femme constitue chez nous l’axe existentiel  de la vie et de l’éthique collectives. Comme  si les mâles d’ici avaient engendré au cours des années une race  de despotes hargneux, pas faciles à mettre au pas  et que l’avenir de la civilisation dépendait de leur domestication.  Pourtant, les  images de la vie quotidienne nous présentent  un tableau bien différent. Les hommes d’ici ne sont pas sans défaut, mais  généralement supportent bien la comparaison avec la faune masculine étrangère. Même que l’homo quebecensis offre parfois l’image d’un mâle pacifique, enclin à la conciliation, allant jusqu’a la  soumission passive. Si bien qu’on peut soupçonner que ceux qui ont rédigé le projet de  charte avaient présent à l’esprit, sans qu’ils en soient conscients,le spectre  d’hommes venus d’ailleurs. Ce qu’on appelle un préjugé.

Les valeurs qui marquent  ici la vie quotidienne sous-tendent un ensemble de droits et de pratiques qui débordent de beaucoup l’élémentaire principe de l’égalité homme-femme. Pensons par exemple au droit à la vie et au respect de toute vie humaine, à la liberté, incluant la liberté religieuse, à l’égalité de tous devant la loi, à la solidarité, au droit à la santé et à l’éducation, à la liberté d’opinion et d’expression, au droit d’association, à la promotion  d’une relative égalité sociale et économique. Ces valeurs et droits font partie d’un héritage social non moins important que les autres composantes de notre  patrimoine collectif.

On trouve un inventaire   de ces valeurs  dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Celle-ci représente une avancée précieuse qui a marqué l’histoire au lendemain de nombreuses turbulences et de conflits sanglants. Reste à faire en sorte que cette avancée devienne une réalité pour tous les peuples. Au fait, on est loin d’avoir atteint un tel objectif.  On a même l’impression que dans beaucoup de pays on s’en est éloigné. Pensons par exemple à la pratique devenue fréquente de la torture. Au point qu’il n’est pas certain que de nos jours la Déclaration de 1948 recevrait l’appui dont elle a joui à l’époque, tellement le respect des droits humains a connu un recul inquiétant en maints endroits à  l’échelle de la planète.

Je rêve d’un Québec de plus en plus respectueux du principe de l’égalité homme-femme. Mais sans qu’on en fasse une obsession, comme s’il incarnait à lui seul le substrat de l’éthique collective. Car il y a d’autres composantes  de notre patrimoine collectif auxquelles on doit porter attention et  qui valent qu’on en fasse la promotion dans la mouvance  de la Déclaration de 1948.

Il ne serait pas superflu que ceux qui rêvent d’un Québec nouveau- ce qui  est tout a fait légitime- nous disent quelle place ils sont prêts à garantir à ces autres valeurs, dont la  substance éthique  et la dimension universelle ne  le cèdent en rien au principe de l’égalité homme-femme.

LES MOTS ET LES SIGNES

Dans le débat sur la Charte de la laïcité certains termes utilisés se prêtent à plusieurs interprétations. A commencer par le mot laïcité, qui est un terme analogue et non pas univoque. Car la laïcité de l’État peut renvoyer à des réalités différentes. Par exemple, la Reine d’Angleterre, chef d’un État laïque, est aussi chef de l’Église anglicane et gardienne de la foi chrétienne. En France, le président de la République détient le titre de chanoine de la Basilique du Latran. Au plan scolaire, dans plusieurs États européens, non moins laïques que le Québec, l’enseignement religieux est obligatoire dans les écoles publiques. Dans d’autres pays, il est intégré à l’horaire, mais sur une base optionnelle. Des situations diverses qui montrent la flexibilité de la notion de laïcité.

La notion d’espace public pose aussi problème. L’émission télévisée Le Jour du Seigneur, qui répond à la demande de plusieurs milliers de téléspectateurs, se déroule dans l’espace public. On retrouve son équivalent dans plusieurs autres pays. Faudrait se réclamer d’une laïcité plus pure que pure pour prétendre y déceler une incongruité. L’État encadre la société civile, mais il ne l’absorbe pas. La société est pluraliste avant d’être laïque. Il convient de respecter ce pluralisme dans l’aménagement de l’espace public.

Il y a les mots, mais il y a aussi les coutumes, tels les codes vestimentaires, qui sont porteurs de signes, pas toujours faciles à interpréter. Ainsi le cas d’une garderie privée, subventionnée ou non, qui fonctionne grâce au dévouement d’une ou plusieurs éducatrices compétentes qui s’expriment dans un français de qualité et arborent un modeste voile souvent élégant. Cette tenue vestimentaire constitue-t-elle un casus belli ? Met-elle vraiment en danger la laïcité de l’État ?

Il existe plusieurs versions de la laïcité. L’instance politique a-t-elle le droit d’en imposer une comme étant la seule valable ?