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EVOLUTIONNISME ET CREATIONNISME

Des scientifiques américains qualifiés de purs et durs ont entrepris une croisade pour défendre la science contre les revendications de créationnistes qui proposent une nouvelle lecture des origines de la vie et de l’humanité. Cette confrontation soulève un débat d’envergure dont les échos se répercutent dans d’autres pays (Voir Le Nouvel Observateur, numéro hors-série, janvier 2006). Il en est même question au Québec (Voir Québec Science, avril 2006). Mais on est loin ici de l’effervescence que suscite le débat dans de vastes secteurs de la société américaine. Au Québec, on a plutôt tendance à escamoter les questions à connotation religieuse ou celles qui forcent à réfléchir sur les concepts de finalité et de transcendance. On tend plutôt à les considérer comme secondaires, voire embarrassantes. Nombreux sont les membres de l’intelligentsia québécoise plus intéressés à sortir l’enseignement religieux de l’école qu’à consacrer du temps à réfléchir sur les aspects philosophiques et spirituels de l’existence.

Quand il est question d’évolutionnisme les scientifiques de stricte observance, darwiniens orthodoxes, veulent être considérés comme les seuls experts. Or voici qu’ils doivent se confronter avec des créationnistes dont certains sont, dans leur domaine, de non moins stricte observance et revendiquent aussi le statut de scientifiques, alors que les darwiniens les traitent de charlatans et d’ennemis de la science. On veut également exclure du débat les praticiens de la raison philosophique, comme si l’investigation rationnelle à laquelle s’adonnent ces derniers était non-significative face à l’immense réservoir de données nouvelles accumulées par la paléontologie et les « sciences dures ». Comme si les réflexions de saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, Pascal, Kant, Bergson , Maritain, Teilhard de Chardin ou celles d’adeptes ordinaires de la rationalité philosophique n’étaient d’aucune utilité quand on s’interroge sur l’origine et le sens de la vie.

Le sens des mots

La Bible contre Darwin », annonce le Nouvel Observateur (janvier 2006). Le titre est réductionniste. Tout comme le fait d’affirmer qu’on subit présentement un retour de l’obscurantisme et que l’avenir de la science est en danger. La problématique est plus complexe. Essayons d’y voir clair, en commençant par cerner de plus près le sens des mots.

On discerne, dans ce débat, trois approches qui tantôt s’affrontent, tantôt convergent: l’une est d’apparence religieuse et se double d’une revendication scientifique (créationnisme), la deuxième s’affirme scientifique au sens strict (ou restreint) du terme, la troisième est de nature philosophique.

C’est dans sa version fondamentaliste que le créationnisme prétend s’imposer comme alternative face à l’évolutionnisme darwinien qu’il tente de disqualifier au nom même de la science. Les adeptes du darwinisme y voient une tentative d’intrusion de la religion dans le domaine de la science et une menace contre le savoir.

Mais il existe aussi un créationnisme mesuré, modulé, qui conjugue les concepts de création et d’évolution. Il fait sienne la théorie de l’évolution, mais rejette celle d’un hasard omniprésent et indéfiniment répétitif qui éliminerait les concepts de premier principe et de finalité.

L’évolutionnisme darwinien pose le hasard et la seule puissance de la matière comme principes premiers à l’origine de la vie et de la succession des formes vivantes. Il postule l’existence d’une myriade de successions de hasards générateurs d’une infinité de déterminismes. Il exclut les notions de sens et de finalité.

Chez Teilhard de Chardin, éminent paléontologue et biologiste, l’évolutionnisme est modulé, compatible avec une approche créationniste. Convergent chez lui la démarche scientifique pure, un créationnisme modulé et une approche philosophique, celle-ci en partie inspirée de l’humanisme chrétien mais sans lui être exclusive.

L’approche classique traditionnelle qui met de l’avant les idées de moteur premier et de finalité appartient au domaine de la philosophie et non de la religion ou de la foi. La pensée chrétienne l’assume, mais cela ne modifie en rien sa nature spécifique.

La théorie du dessein intelligent inspiré du créationnisme fondamentaliste est étrangère à l’approche philosophique classique. En revanche, libérée du fondamentalisme biblique elle se révèle compatible avec les approches philosophique et évolutionniste.

L’évolutionnisme matérialiste radical perçoit dans la matière l’unique origine des formes vivantes qui, au gré du hasard, émergent au sein des processus évolutifs. On exclut ainsi l’idée d’un principe premier extérieur à la matière ainsi que le principe de finalité. Cette théorie se veut scientifique au sens strict du terme. En réalité, il s’agit d’une position philosophique qui ne dit pas son nom. Elle est affirmée comme un dogme intangible qui ne supporte aucune mise en doute, ce qui explique peut-être la virulence avec laquelle les darwiniens s’en prennent aux créationnistes, particulièrement ceux qui fondent une partie de leur argumentation sur du fondamentalisme biblique.

L’évolutionnisme modulé croit pouvoir discerner dans les déterminismes engendrés par les formes de vie qui se succèdent la réalisation progressive d’un dessein intelligent, donc l’existence d’une intelligence créatrice supérieure. Ce qui soulève la question de l’existence de Dieu. Ce débat est de nature philosophique, mais le créationnisme fondamentaliste tend à le transformer en débat religieux.

Pour un croyant comme Teilhard de Chardin, il est clair que la démarche créationniste stricte n’a rien à voir avec l’approche évolutionniste qui, à ses yeux, jouit d’un solide fondement scientifique. Il a sûrement chanté le cantique où il est question du Rédempteur attendu « depuis plus de 4000 ans », c’est-à-dire depuis la faute du premier homme. Mais ce chant empreint de naïveté ne l’a pas dérangé dans ses recherches sur les chaînons manquants entre les humanoïdes et l’apparition de l’homme ou de lignées d’hommes. On sait en revanche que ses découvertes l’ont incité à réinterpréter la notion de péché originel en tenant compte de la préhistoire de l’humanité. Toutefois, l’’éminent paléontologue et biologiste a toujours évité de confondre les différents savoirs à l’œuvre dans l’investigation sur les origines et le sens de la vie.

Au fait, depuis longtemps les chrétiens savent qu’on ne doit pas recourir à une exégèse biblique littérale pour expliquer les origines de la vie et les fondements de la Révélation.

Déjà, au troisième siècle, Origène rappelait qu’on ne doit pas interpréter le récit de la Création à la lettre et qu’il faut tenir compte des genres littéraires utilisés par les auteurs des Livres sacrés.

La raison philosophique

Ceux qui s’appuient sur la raison commune, apanage de la personne humaine, sont allergiques au créationnisme à saveur biblique. En revanche, ils assument les conclusions du savoir scientifique au sujet de l’évolution des espèces, mais sans pour cela adhérer à la philosophie implicite que les scientistes purs et durs tentent d’imposer au titre de nouvelle croyance.

La raison philosophique s’émerveille devant les nouvelles perspectives sur les origines de la vie et sur la dimension illimitée de l’immensément grand et de l’immensément petit que nous révèle une meilleure connaissance de l’évolution. Mais cet émerveillement ne fait que s’ajouter à celui déjà ressenti devant les manifestations quotidiennes de la vie que peut observer toute personne pourvue de sens commun et le moindrement attentive : l’intention de vie et de survie dans le règne animal ou végétal, le foisonnement et la complémentarité des espèces vivantes, la beauté de la nature, une évidente finalité qui marque les processus générateurs de continuité et de renouvellement, comme si une puissance mystérieuse tentait de parachever une sorte de plan au cœur de la création. C’est pourquoi la raison commune, tout en étant accueillante face au nouveau savoir, bute sur le postulat philosophique caché qui voudrait que tout le processus évolutionniste soit le produit du hasard. Elle ne reconnaît pas l’inférence qui voudrait que les acquis scientifiques sur l’évolutionnisme entraînent le rejet des concepts de cause première et de finalité.

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Au fait, plutôt que d’un affrontement entre la Bible et Darwin ou entre la science et l’obscurantisme, on a affaire à une divergence entre deux démarches de nature philosophique, mais dont l’une ne dit pas son nom, car elle se prétend purement scientifique. Mais cette pureté est-elle aussi transparente qu’on le dit ? Pour Jean-Claude Guillebaud ( La force de conviction, Seuil,2005), on décèle dans les « sciences dures » non seulement une philosophie implicite, mais aussi une « croyance », des tabous. « Les sciences, écrit-il, construisent autant de tabous qu’elles en détruisent ». La certitude scientifique fait partie des tabous. « La science, écrit Guillebaud, n’est légitime et dynamique que si elle refuse de se laisser enfermer dans tout dogmatisme, y compris le sien. Dans cette perspective, un ordre technocratique qui imposerait durablement son empire au nom d’une « vérité scientifique démontrée» serait, au sens propre du terme, déraisonnable ( contraire à la raison) ». Cela s’applique aussi bien au darwinisme de stricte observance qu’au créationnisme qui s’appuie sur le fondamentalisme biblique.

La virulence des darwinistes à l’endroit du créationnisme et à tout ce qui s’y apparente ne manque pas d’étonner alors qu’on a affaire à des savants et chercheurs qui se targuent de développer un savoir objectif, rigoureux, serein, sans parti pris , au-dessus des cogitations des philosophes et des croyances populaires. Mais que de passion dans cette froide objectivité revendiquée et proclamée ! Serait-ce qu’on manque de conviction ?

LOUIS O’NEILL
Mai 2006