DIVERSITÉ DANS L’UNITÉ
Le rapport Bouchard-Taylor a relancé le débat sur l’identité québécoise et sur la diversité alimentée par de nouveaux apports culturels. On s’entend sur l’essentiel, qui renvoie à un héritage culturel rassembleur, à la fois gréco-latin et judéo-chrétien, mais on diverge souvent d’opinion sur la place qui revient à d’autres traditions. On peut dire qu’un débat similaire se déroule au sein du catholicisme québécois, où l’on constate une diversité de perceptions au sujet de composantes secondaires de l’héritage chrétien.
Événement révélateur
L’Eglise catholique d’ici vit ses propres problèmes d’identité et d’accommodement. Cela me semble avoir été particulièrement apparent lors du Congrès eucharistique international. Des croyants ont vécu intensément l’événement alors que d’autres se sont tenus à distance. On a observé des divergences sur la manière d’interpréter le thème principal : l’Eucharistie don de Dieu pour la vie du monde. On a pu constater l’existence d’un consensus dans l’adhésion au mystère de l’Eucharistie, mais on diffère d’opinion sur la façon de manifester sa foi. Les uns ont participé joyeusement à une procession dans les rues de la ville, d’autres ont trouvé cette manifestation folklorique et pensent qu’on doit y aller plus discrètement dans l’utilisation de l’espace public. On a évité, dans les discours officiels, d’aborder des questions litigieuses, mais celles-ci continuent de traîner dans le décor. Pensons par exemple au débat sur le célibat ecclésiastique, à l’accès des femmes au sacerdoce, aux relations matrimoniales hors mariage, aux familles reconstituées après un divorce, aux pratiques de régulation des naissances. En autant que j’ai pu le constater, le Congrès, dans son volet officiel, semble s’être déroulé comme si de tels problèmes n’existaient pas.
Prises de parole et dialogue
On doit reconnaître toutefois que le grand rassemblement de Québec a accordé un large espace aux prises de parole et à un certain dialogue. Les lieux de rencontre étaient multiples et diversifiés et on y a observé une participation nombreuse et active. Il y eu les grands happenings, tels ceux où Jean Vanier, Nicolas Buttet , José H. Prado Florès, Huguette Le Blanc ou Marguerite Barankitse ont volé la vedette et suscité l’enthousiasme des auditeurs. On a aussi eu droit à des prestations plus modestes, mais non moins éclairantes, telle la conférence du cardinal Turcotte sur les origines de l’Eglise en Nouvelle-France. De son côté le cardinal Ouellet a su mettre l’accent sur la dimension sociale de l’Eucharistie et a fait écho à la crise alimentaire mondiale. Ce qui contrastait avec l’homélie d’un cardinal américain qui s’est adonné à de la haute voltige en décrivant comment fonctionne le mystère de la Trinité. On a consacré à la réflexion et à l’approfondissement intellectuel une part aussi importante qu’aux activités de prière ; un équilibrage qui tient compte de la dimension pensée, Verbe, logos, de la foi chrétienne.
L’homélie papale
Les participants à la messe de clôture ont visiblement apprécié l’homélie de Benoît XV1. Un discours sobre, simple, où les non-dits ont été aussi importants que les propos entendus. Le Souverain Pontife a rappelé les origines du catholicisme en terre d’Amérique et particulièrement en Nouvelle-France. Il l’a fait toutefois avec moins d’éclat et de chaleur que ne l’avait fait jadis Henri Bourassa lors de sa célèbre intervention au Congrès eucharistique de Montréal, en 1910. Il a déploré la crise alimentaire mondiale, mais sans le punch qu’y a mis le cardinal Ouellet en abordant la même question. Il a insisté sur la participation à la messe dominicale, le retour à la confession privée qui prépare à la communion, l’urgence que de jeunes garçons s’engagent dans la prêtrise. Voilà ce que j’ai retenu. Epilogue modeste pour un rassemblement aussi important et prestigieux.
Des chrétiens se sont retrouvés dans son homélie, d’autres non. Beaucoup parmi ceux-ci espéraient plus que les propos qu’on leur a servis. Ils se sont sentis comme des brebis errantes qui, membres à part entière de la communauté ecclésiale, cherchent en vain ici et là des réponses à des interrogations et des attentes particulières. Voilà pourquoi ils sont portés de plus en plus à suivre leur propre voie à l’intérieur de l’Eglise.
Ainsi, décident- ils eux-mêmes de la fréquence de leur participation au rassemblement dominical. Ils sont des pratiquants occasionnels, mais on ne peut les qualifier de non-pratiquants. Ils estiment en outre, nonobstant ce que pense le Saint-Père, que le sacrement de réconciliation devrait trouver sa place au début de la célébration eucharistique et considèrent que la confession individuelle, souhaitable pour qui la désire, est devenue pour eux incongrue et obsolète. Ils estiment que l’impératif du « sacramenta propter homines » , devrait prévaloir sur la règle du célibat et ouvrir aux femmes l’accès au sacerdoce. De tels points de vue peuvent apparaître discutables, mais on doit avouer qu’ils exercent un poids certain sur l’opinion publique dans l’Eglise.
Ajoutons, eu égard au rite pénitentiel, que le déplacement des pôles de sensibilité morale incite à envisager différemment de nos jours la notion de péché. Car c’est quoi, le péché ? On peut ressentir le sentiment d’une faute en lien avec le monde intime de sa vie personnelle, mais on peut aussi être conscient d’une situation de péché eu égard à la communauté humaine dont on fait partie. Etre insensible aux grands enjeux sociaux et aux situations qui engagent la justice et la solidarité, se comporter en destructeur de l’écologie, ne pas faire sa part dans les luttes en faveur des droits humains, manquer de solidarité envers les plus démunis du tiers monde, verser dans l’apolitisme : autant de manquements qui peuvent conduire à exprimer un aveu silencieux de culpabilité devant le Seigneur et à se trouver une place au cœur du rite pénitentiel , au début de la messe. Une démarche libre, adulte, porteuse d’une riche signification spirituelle.
Un espace pour la diversité
Au fait, le Saint Père privilégie une conception particulière de la vie chrétienne que partagent des milliers de croyants. Mais d’autres milliers de croyants favorisent, au sujet de questions particulières, une autre façon de voir les choses. Ce qui alimente la diversité au sein d’une institution composée d’hommes et de femmes libres. Une diversité qui nous rappelle que l’Esprit souffle où il veut et n’emprunte pas nécessairement les voies conventionnelles et officielles.
La liberté chrétienne, qui inclut la liberté de conscience, a franchi de grands pas depuis Vatican 11. Il importe, en se guidant sur l’opinion de saint Augustin , de lui accorder une place prépondérante dans les matières qui se prêtent à la discussion et à l’échange d’opinions. Il en résultera une plus grande importance de l’opinion publique dans l’Eglise. « L’opinion publique, disait Pie XII, « est l’apanage de toute société normale composée d’hommes qui, conscients de leur conduite personnelle et sociale, sont intimement engagés dans la communauté dont ils sont membres….. Là où n’apparaîtrait aucune manifestation de l’opinion publique, là surtout où il faudrait en constater la réelle inexistence, par quelque raison que s’exprime son mutisme ou son absence, on devrait y voir un vice, une infirmité, une maladie de la vie sociale ». ( Discours aux journalistes catholiques, 17 février 1950). Ce qui veut dire que la poursuite de débats sur des matières à discussion constitue un indice de la bonne santé de la vie collective.
Dans l’unité
Dans les choses essentielles, c’est l’unité qui prévaut, souligne aussi saint Augustin. L’essentiel, c’est la foi en Jésus de Nazareth, vrai homme et vrai Dieu . Le Crédo résume cette foi fondamentale, partagée très largement par les grandes confessions chrétiennes, qui entretiennent entre elles plus de liens communs qu’elles ne véhiculent de divergences issues de contingences historiques et culturelles. Assumant le ministère de l’unité, l’évêque de Rome, successeur de Pierre, a comme responsabilité de veiller à ce que les disparités ne bloquent pas la voie qui conduit à l’unité. Mais c’est aussi son devoir de veiller à ce qu’on sauvegarde les espaces de liberté chrétienne nécessaires à la bonne santé de la vie ecclésiale.
LOUIS O’NEILL
Juin 2008