LE PAIN QUOTIDIEN POUR TOUT LE MONDE
On fut témoin, au cours des années 1960, d’une prise de conscience particulièrement vive de la situation dramatique vécue par les pays du tiers monde. Des experts notaient l’aggravation de la sous-alimentation et les risques de famine. On décelait des signes indicateurs d’une crise alimentaire à l’échelle mondiale. C’était l’époque où Tibor Mende publiait son célèbre ouvrage L’Inde devant l’orage et où l’éminent géographe René Dumont multipliait les livres-choc sur l’insécurité alimentaire ( La croissance de la famine, Nous allons à la famine, Chine surpeuplée Tiers-Monde affamé). Nombreux étaient ceux qui pressentaient l’apparition de situations de famine en Chine, en Inde, au Bangladesh et dans plusieurs autres pays. On craignait que l’explosion de la croissance démographique et la diminution des ressources alimentaires n’aggravent la pauvreté et ne provoquent des conflits sociaux aux conséquences catastrophiques.
On est passé plus tard à des prévisions plus optimistes. A la suite du ralentissement démographique et grâce aux résultats encourageants d’une agriculture plus performante on s’est mis à entrevoir la possibilité d’une plus grande sécurité alimentaire. Des pays dotés d’une forte population étaient désormais considérés comme des pays émergents, c’est-à-dire engagés dans un processus qui les rapprocherait bientôt des pays dits avancés, tandis que des Etats relativement peu peuplés semblaient incapables de sortir du sous-développement. Au lieu d’une Chine menacée par la famine on avait affaire désormais à une Chine socialo-capitaliste devenue menaçante à cause de son dynamisme économique et d’une capacité de production qui la rendait capable d’inonder le monde entier de produits de toutes sortes offerts à des prix dérisoires.
Mais voici qu’un rapport récent issu d’un organisme international vient nous signaler que le spectre de l’insécurité alimentaire plane de nouveau sur l’humanité. Selon ce document, il y a de nos jours au moins un habitant sur six qui souffre de malnutrition et de faim. Le fléau atteint même des pays pourvus d’un grand potentiel agricole, par exemple la République démocratique du Congo ou encore le Zimbabwe. Nonobstant des performances agricoles encourageantes, la Chine, l’Inde et le Brésil affrontent des difficultés qui mettent en péril leur sécurité alimentaire. D’autres pays, moins peuplés, doivent faire appel à des produits alimentaires en provenance de l’étranger.
Nombreux et divers sont les facteurs qui expliquent les crises alimentaires. Mentionnons : l’importation de produits agricoles fortement subventionnés en provenance de pays avancés et qui a souvent comme conséquence de déstructurer les économies agricoles locales ; les pressions du FMI visant à favoriser les cultures d’exportation, tel le coton, qui contribuent à dévaluer les cultures vivrières et incitent les travailleurs de la terre à délaisser leur métier ; des paysans ruinés qui quittent le monde rural et viennent grossir le prolétariat urbain ; des multinationales qui accaparent de vastes espaces agricoles dans les pays en développement pour les consacrer aux cultures d’exportation ; des désordres climatiques répétés qui aggravent la sécheresse et la désertification.
À noter trois autres facteurs aggravants : 1) la production de biocarburants, laquelle accapare une large fraction des sols arables et réduit l’espace qu’on devrait consacrer aux cultures vivrières ; 2) les conflits armés, qui détruisent en grande partie le potentiel agricole ; 3) une gouvernance politique caractérisée par l’ineptie et la corruption et qui s’enrichit à même l’exploitation des paysans.
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On n’en finit pas de dénombrer les diverses initiatives visant à combattre la faim : de multiples réseaux de distribution de nourriture, des ONG qui font tout ce qu’elles peuvent pour affronter les situations d’urgence, des missionnaires au service du monde rural, tels par exemple ces Bénédictins que j’ai connus jadis au Rwanda, engagés dans le développement de l’apiculture. On se doit de souligner l’esprit d’initiative et l’efficacité de milliers d’agents de développement qui n’ont pas attendu la mise sur pied des grands projets d’organismes internationaux pour s’attaquer au fléau de la faim et de la malnutrition.
Mais il demeure que nonobstant ces initiatives des réformes structurelles globales s’imposent. Pensons par exemple au droit des paysans à la propriété du sol, au juste prix qu’il convient d’accorder aux produits de la terre, à l’instauration de mesures favorisant l’essor de l’agriculture, au commerce équitable, à l’accès aux nouvelles technologies, à la protection des sols, à l’accessibilité à l’eau potable, à l’implantation de moyens efficaces de transport et de communication , à l’organisation des soins de santé en milieu rural.
René Dumont, que j’ai eu la chance et l’honneur de côtoyer, répétait souvent que la réussite d’un véritable développement repose sur une agriculture performante et sur le respect des droits de ceux qui mettent la terre en valeur, tel le droit de propriété du sol. Il estimait que l’essor économique qui a permis aux pays dits avancés d’occuper le peloton de tête à l’échelle mondiale trouve sa source première dans le droit de propriété imparti à ceux qui rendent le sol productif. En revanche, on doit imputer la faillite des économies socialistes à l’instauration de politiques qui ont abouti à dépouiller les travailleurs de la terre du fruit de leur labeur et à les maintenir dans une condition servile, ce qui a provoqué l’affaiblissement de l’économie dans son ensemble.
On pourra combattre efficacement l’insécurité alimentaire seulement si on accorde la priorité, et ce dans tous les pays, à la protection des sols arables et à leur utilisation rationnelle ; si, en outre, on consent des conditions de vie et un statut social décents aux producteurs agricoles.
Ce qui requiert une gouvernance politique au service du bien commun. Or, dans plusieurs pays cette gouvernance sert les intérêts d’une minorité privilégiée qui ne ressent que du mépris pour la condition paysanne.
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Le pain quotidien pour tout le monde : c’est là un indicateur fiable d’une vraie croissance humaine et morale de l’humanité. Le miracle de la multiplication des pains : un signe messianique qui annonça jadis la venue de Jésus et qu’il nous incombe de renouveler par nos propres moyens en y mettant du cœur, de l’intelligence et de la créativité politique.
LOUIS O’NEILL
Juillet 2009